Les Apôtres se sont enfermés, ils ont verrouillé les portes. Ils vivent dans la peur. A ces onze hommes si faibles et si craintifs, Jésus dit : "Je vous envoie. Recevez l'Esprit Saint." Au prophète Jérémie qui, lui aussi, a peur et n'ose pas se lancer pour sa mission, Dieu dit – comme nous l'avons entendu dans la première lecture de la Parole de Dieu – Ne crains pas car je suis avec toi.
Un homme encore jeune qui aujourd'hui est ordonné prêtre aurait bien des raisons humaines de craindre, d'avoir peur. Il faut même souhaiter qu'il en ait quelques-unes et qu'il ne se présente pas complètement sûr de lui, pensant qu'il vivra toujours sans problème à la hauteur de sa consécration et de sa mission.
Paul est bien conscient de ses limites et des fragilités de l'Eglise en France aujourd'hui. Il a pu y réfléchir pendant de longues années de formation humaine, spirituelle, théologique, pastorale. Il ne nie pas certaines inquiétudes ou interrogations. Je vais plus loin et je dis : il n'est pas à la hauteur de la mission de prêtre. Et pourtant, il se présente ! Et pourtant, l'Eglise l'appelle ! Et pourtant, il avance ! Comment expliquer cela ?
C'est que Paul croit de tout son cœur – et nous sommes appelés à le croire avec lui – que, comme pour le prophète Jérémie balbutiant, Dieu s'approche de lui, étend la main sur lui et lui dit : Ne crains pas, car je suis avec toi. Je mets mes paroles dans ta bouche. Paul croit aussi de tout son cœur – et nous le croyons avec lui – que comme aux Apôtres apeurés, Jésus lui dit : "La paix soit avec toi. Comme le Père m'a envoyé, je t'envoie. Reçois l'Esprit Saint."
Lui qui n'est pas à la hauteur de la mission de prêtre car c'est une mission divine, le voici, par le sacrement de l'ordination, mis à la hauteur, non par les richesses de sa personnalité, non par ses diplômes, non par ses mérites, mais par l'action du Saint Esprit de Dieu. Alors il peut faire siens les versets du psaume 22 que nous avons médité après la première lecture : "Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien… Il me conduit par le juste chemin. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi… Grâce et bonheur m'accompagnent tous les jours de ma vie."
Oui, pour se lancer dans l'aventure de la mission de prêtre aujourd'hui, il faut croire au Christ vivant, L'aimer et se reconnaître aimé par Lui. Ceci est vrai d'ailleurs pour la mission de tout chrétien. Nous ne sommes pas en effet chargés de faire de la publicité pour un bon programme social, humanitaire ; nous ne sommes pas en campagne pour un candidat dont nous voudrions faire passer les idées. Nous sommes témoins de Jésus vivant, qui nous donne son Esprit pour que nous entraînions toute l'humanité dans l'amour du Père.
Dans le sacrement de l'ordination, le prêtre reçoit l'Esprit pour être prêtre, pour tenir la place du Christ Pasteur et Tête de l'Eglise dans les paroisses et autres communautés comme collaborateur et représentant de l'évêque pasteur et tête de l'Eglise locale.
Par l'Esprit Saint, Paul devient ministre, c'est-à-dire serviteur de la Parole et des sacrements, il devient éducateur de la foi, fondateur de nouvelles communautés et missionnaire avec les autres chrétiens là où l'Evangile n'est pas connu.
Il y a les foules qui ne l'attendent pas et seront – au moins apparemment – indifférentes à son message. Il y a les foules de ceux qui cherchent le sens de la vie et le sens de la mort, les foules de ceux qui souffrent. Paul aura à leur présenter respectueusement la Bonne Nouvelle et d'abord en actes, en les accueillant, les écoutant et, si possible, en soulageant leurs souffrances ou en dénonçant les injustices dont ils pourraient être victimes.
Et puis il y a toutes ces personnes baptisées, de tradition religieuse catholique, souvent généreuses, mais qui ne connaissent pas le Christ et – apparemment du moins – n'entretiennent pas une relation avec lui. Ces personnes-là veulent des prêtres et se désolent qu'il n'y en ait pas assez. Elles veulent que ces prêtres fassent des cérémonies religieuses, des rites. Que ces prêtres soient célibataires ou mariés, que ce soit des hommes ou des femmes, ceci semble n'avoir pour eux aucune importance. A cause d'eux, pour eux, il peut arriver à un prêtre (et à un diacre, un laïc, un évêque !) de se prendre certains soirs la tête entre les mains et de se demander : "Est-ce que je vais continuer de faire faire une première communion à des enfants qui viennent à leur première et dernière messe ?… Est-ce que je vais continuer de célébrer des mariages de fiancés qui ne me semblent pas avoir la foi et qui n'ont pas conscience des conséquences des engagements que l'Eglise leur demande ?… etc…"
Alors la tentation est grande de vouloir construire une Eglise de purs et d'avancer avec "ceux qui croient", en laissant de côté ceux qui, à notre avis, ne croient pas ou pas assez. Une Eglise de purs ne serait plus l'Eglise. Paul, le Christ te demande d'être le prêtre de tous ; d'accueillir tous ceux qui t'adresseront des demandes, même si elles te paraissent ambiguës, de les écouter, de trouver des paroles, des démarches pour leur montrer que Dieu les aime et que, s'ils le veulent, ils peuvent faire quelques pas sur les chemins de l'Evangile. Accepte que certains n'adhèrent pas d'un coup à toutes les vérités de la foi ou à tout l'enseignement de l'Eglise ou à toutes nos formes de liturgie et de piété. Accompagne-les avec respect et patience.
Tout cela est parfois difficile à porter. Le prêtre peut ne plus y voir très clair, être tenté même par le découragement. Mais il tient bon, le prêtre qui croit que le Saint Esprit lui vient aussi par la foi et l'expérience de ses frères prêtres, par la foi et l'expérience des diacres et des laïcs aux sensibilités diverses. Ce prêtre-là alors écoute, partage, se laisse remettre en cause, pratique la correction fraternelle réciproque, est heureux de collaborer tout en remplissant sa mission spécifique. Ainsi, il fait souffler dans sa communauté et au-delà le vent de cette vraie liberté dont l'Evangile a donné le goût au monde.
Alors qu'il arrivait comme évêque à Pontoise et qu'il se trouvait en terre inconnue, avec tout ce que cela peut susciter comme appréhension, Monseigneur Hervé Renaudin disait à un prêtre : "Il y a deux attitudes possibles : soit être le dos au mur, soit être face au large. J'ai choisi d'être face au large." A cause de la fragilité humaine, à cause des erreurs et des péchés de certains membres de l'Eglise, à cause des faiblesses et des manques de l'Eglise en France (manque de prêtres, diminution des baptisés, des pratiquants, etc… On connaît !), à cause de tout cela, que nous ne nions pas, beaucoup de ceux qui nous connaissent mal (je pense à quelques journalistes et à quelques sociologues) nous présentent dans l'attitude "dos au mur". Toi Paul, si tu acceptes de recevoir aujourd'hui le sacrement qui te fait prêtre, c'est que tu as choisi d'être face au large. Ce large, c'est l'immensité de l'univers tenu entre les bras du Christ étendu sur la croix. C'est l'immensité de la complexité de notre société à la fois magnifique et tragique. C'est l'étendue des champs qui sont blancs pour la moisson (cf Jn 4, 35).
Et quand tu regardes le large, dans l'immensité, tu repères les foules de ce département des Hauts-de-Seine dont nous faisons partie et auxquelles le Seigneur nous envoie. Tu vois aussi, tout près de toi, dans cette foule, ceux et celles qui t'attendent : les prêtres du diocèse avec lesquels tu seras pasteur, les diacres, les consacrés et les milliers de laïcs avec lesquels tu seras missionnaire et pour lesquels tu seras prêtre. Réjouis-toi, tu ne seras pas seul. On n'est jamais seul dans l'Eglise.
C'est pour cette raison que, quand l'immensité du large et la complexité des problèmes, tes faiblesses ou celles de tes frères, te donneront le vertige au point peut-être de te faire douter ou même de te décourager, tu auras soin de bien rester dans la communion de l'Eglise. C'est là, dans la foi, et seulement là, que tu pourras toujours entendre la voix de Celui qui t'appelé, qui aujourd'hui, par son Esprit, te consacre et t'envoie. Cette voix te dira toujours : Ne crains pas… Je suis avec toi… Avance au large !"
Amen.
Mgr Gérard Daucourt, Evêque de Nanterre
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"C’est la grâce qui m’a conduit"… |
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