Mgr Nicolas Brouwet, Evêque auxiliaire de Nanterre
Extrait d’une conférence sur la vocation au ministère de prêtre, dans le Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre à Paris, le 22 mars 2009, lors de la venue des reliques du Curé d’Ars
Une des questions qui se pose à nous, à tous les membres de l’Eglise, est celle de savoir comment nous pouvons contribuer à ne pas éteindre le désir qui est dans le cœur d’un jeune, mais au contraire lui permettre d’avoir la liberté de le prendre au sérieux. Tous, d’une manière ou d’une autre, nous sommes concernés, non seulement par la prière pour les vocations, mais aussi par la manière dont nous accompagnons, consciemment ou non, les jeunes qui reçoivent un appel au sacerdoce.
Il y a d’abord le milieu familial. La grande majorité des séminaristes actuels viennent de familles pratiquantes, et même engagées dans l’Eglise. Qu’est-ce qui, dans la famille, va favoriser l’éclosion et le respect du désir d’être prêtre ?
On peut certainement citer quatre dimensions de la vie chrétienne :
Le primat de la grâce
Le primat de la grâce, d’abord, c’est-à-dire la conviction vécue au jour le jour dans la famille, en particulier par les sacrements et par la prière, que tout vient de Dieu, que Dieu veut notre bien, et qu’il s’y emploie. La conviction que Dieu est à la source, et que dans la vie courante, au moment des projets et des décisions, au moment d’entamer et de finir sa journée, au moment des joies et des épreuves, au moment des grandes étapes et des bouleversements, on a besoin de puiser à la Source pour vivre à la mesure de Dieu, et non pas seulement à la mesure de l’homme.
En faisant l’expérience du primat de la grâce dans sa vie quotidienne et familiale, un jeune comprendra pourquoi son existence peut être tout entière au service de la Source. Il comprendra aussi qu’il y a une fécondité mystérieuse dans la vie d’un prêtre, qui dépasse de beaucoup l’efficacité immédiate, les stratégies humaines et la logique des chiffres.
Le mystère de la Croix.
La question du mal traverse toute notre existence. Celle du mal qui nous est fait, et celle du mal que nous faisons. Lorsque dans une famille, le Christ est contemplé comme celui qui descend dans l’abaissement de sa Passion et de sa Croix jusque dans les profondeurs du mal et du péché ; lorsque dans une famille le Christ est annoncé comme celui qui a porté nos fautes et nos souffrances, alors la question du mal est abordée de manière théologale, dans un regard de foi et d’espérance. La foi en la Résurrection comme triomphe sur la mort, et l’espérance pascale comme horizon de toute notre existence.
Un jeune qui grandit habité par un tel regard sait que le mystère de la Croix éclaire les échecs, les injustices et les épreuves. Il comprend qu’une vie peut être tout entière consacrée à annoncer le Christ dans ces réalités de l’existence qui sont traversées par le mal, en particulier par le sacrement de la confession et le sacrement des malades. Il sait qu’il pourra aussi, dans sa vie de prêtre, envisager ses propres échecs et ses propres souffrances en fixant son regard sur la Croix, notre unique espérance, et en se laissant rejoindre par le Christ livré, puisque c’est par ses souffrances que nous sommes guéris.
L’esprit de Service
Quand, dans une famille, règne un esprit de service, chacun fait l’expérience que l’existence ne se réduit pas uniquement à rechercher son confort et son bien-être, mais que chacun peut sortir de ses préoccupations du moment pour s’intéresser à ce qui manque à l’autre, à ce que l’autre attend. La famille est vraiment l’école d’un amour désintéressé qui se décentre de lui-même pour se pencher sur l’autre. La famille est l’école du don gratuit.
Lorsqu’un jeune est éduqué à l’école de cet amour désintéressé, il comprend comment une vie peut être tout entière au service de l’Eglise et du monde et que cette vie-là peut être profondément exaltante, loin des plans de carrière, des gros salaires et des médias.
L’amour de l’Eglise
C’est peut-être ce dont nos familles et nos communautés ont le plus besoin : cultiver un amour filial pour l’Eglise qui est notre mère et notre éducatrice, pour l’Eglise, par le ministère de laquelle nous avons tout reçu. Pas une Eglise rêvée, l’Eglise de demain ou l’Eglise d’autrefois, mais l’Eglise d’aujourd’hui, l’Eglise concrète, celle dans laquelle le Seigneur nous a mis et où nous nous engageons humblement et fidèlement.
Lorsque les familles croient en l’Eglise, lorsqu’elles parlent d’elle avec respect, qu’elles travaillent à sa mission dans l’Espérance, alors un jeune voit qu’il est possible de lui faire confiance, qu’il est possible de se mettre tout entier à son service. Alors un jeune peut avoir un regard de foi sur l’Eglise, dans la certitude intérieure que, quelles que soient les tempêtes, l’Esprit-Saint la conduit. Il peut envisager l’obéissance du prêtre, non comme un fardeau mais comme le lieu où, dans la confiance, il apprend à se déposséder de ses projets personnels pour accueillir le dessein de Dieu.
Derrière tout cela, il y a la question de la réussite.
Que veut dire réussir sa vie ? Comment dans une famille parle-t-on de la réussite ? Comment parle-t-on d’une vie réussie ? Comment, à travers les conversations les plus banales, les modèles que l’on propose, les exemples que l’on prend, l’admiration que l’on porte à tel ou tel, comment suggère-t-on à ses enfants l’image de la réussite ?
Le monde exalte facilement l’homme qui s’est fait tout seul, le gagnant, le battant, celui qui ne doit rien à personne parce que tout ce qu’il a, il l’a acquis à la force du poignet. Cet homme-là n’a pas besoin des autres ; il accomplit seul son pouvoir et sa fortune. Ses succès, il les doit à son efficacité personnelle, à son travail, à sa ténacité. C’est sur lui seul qu’il a appris à compter. Dans ce modèle-là, compter sur la grâce est un aveu d’impuissance, contempler le mystère de la Croix est une forme de démission, servir est une preuve de faiblesse et aimer l’Eglise est un signe de naïveté.
Une famille peut ainsi s’interroger sur ce qui la fait vivre et la fait avancer. Sur la manière dont elle propose aux enfants de réussir leur vie. Elle peut s’interroger sur la manière dont elle assure dans les gestes les plus quotidiens, dans son organisation, dans ses préoccupations, la promotion des vocations au sacerdoce. Analogiquement, toute communauté chrétienne pourrait se poser les mêmes questions, une paroisse, une école catholique, une aumônerie de jeunes ou un mouvement.
L’appel de Dieu est vraiment un mystère. Les vocations ne surgissent pas toujours où nous les attendons, mais nous pouvons faire en sorte qu’un jeune qui reçoit cet appel se sente encouragé à y faire face, en ayant la liberté intérieure de prendre au sérieux les désirs qui l’habitent et en osant le soumettre au discernement de l’Eglise. Nous pouvons faire en sorte qu’un jeune se sente autorisé, qu’un jeune se reconnaisse le droit de désirer être prêtre et il le fera si au fond nous lui faisons comprendre que ce désir est une bonne nouvelle pour lui, pour sa famille et pour l’Eglise entière.
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