Le curé d’Ars confesseur

Conférence donnée lors de la venue des reliques le 19 mars 2010 à Saint-Rémy de Vanves, sur le thème : "A l’école de St Jean-Marie Vianney ; la pénitence et la réconciliation"

Sur le curé d’Ars courent beaucoup de légendes. C’était un minus sans intelligence et sans culture. Il aurait été d’une raideur pastorale proche du jansénisme. Il n’aurait mangé que quelques pommes de terre moisies. Et, chaque nuit, le démon serait venu le tourmenter à plaisir. Etc… Ces racontars sont à mettre au panier.

    • Vianney n’était pas un "intello" rassasié de livres savants et maniant des concepts subtils, soit ! Mais sa bibliothèque, qui se trouve toujours dans sa chambre, était bien garnie, en particulier de livres pastoraux et spirituels ; et s’il ne mordait pas à une philosophie, traduite de surcroît en latin de cuisine, il était doté d’une merveilleuse sagesse, comme l’attestent ses réparties et ses enseignements. Chez lui, rien d’un débile, encore moins d’un paresseux. Ceux qui l’ont suspecté pour pouvoir le dénoncer à l’autorité - ( on ne devrait pas entrer dans un confessionnal avec aussi peu de science ) - en ont été pour leurs frais. Et s’il a fui par trois fois sa paroisse, c’est plus par un sentiment d’indignité qui le poussait à s’adonner à la prière. Souhaitons à notre Eglise des pasteurs aussi doués pour le contact. Mgr Devie, son évêque, prenait joliment sa défense en disant : "Il n’est peut-être pas très instruit. En tout cas, il est éclairé".

    • Durant sa formation première avec l’abbé Balley, il a été, comme tout le clergé de l’époque, sous l’influence du gallicanisme, qui n’avait rien à voir avec le jansénisme proprement dit. Pour préparer ses premières prédications, il s’est mis à consulter les sermonnaires du temps, qui l’invitaient à la rigueur, surtout en matière de pureté. Témoin cette guerre qu’il mena contre les bals de campagne, qu’il accusait de pousser la jeunesse à l’impureté, et cette inscription qu’il fit mettre dans la chapelle de saint Jean-Baptiste : "Sa tête fut le prix d’une danse". Il lui arriva de payer les musiciens pour qu’ils s’en retournent chez eux, au risque d’indisposer la jeunesse du coin. Mais il changea de méthode, et il refusa l’offre du maire qui lui proposait l’aide municipale pour endiguer les débordements. Mieux valait convaincre qu’interdire. Et puis il cessa tôt de préparer ses sermons dans des livres qu’il recopiait : il se mit à parler simplement comme les mots lui venaient à l’esprit.

Ainsi ce morceau de catéchisme que nous avons au bréviaire du 4 août :

Le Saint curé d'Ars
© Esprit-photo.com

"Voyez, mes enfants : le trésor d’un chrétien n’est pas sur la terre, il est dans le ciel. Eh bien ! notre pensée doit aller où est notre trésor.
L’homme a une belle fonction, celle de prier et d’aimer. Vous priez, vous aimez ; voilà le bonheur de l’homme sur la terre !
La prière n’est autre chose qu’une union avec Dieu. Quand on a le coeur pur et uni à Dieu, on sent en soi un baume, une douceur qui enivre, une lumière qui éblouit. Dans cette union intime, Dieu et l’âme sont comme des morceaux de cire fondus ensemble ; on ne peut plus les séparer. C’est une chose bien belle que cette union de Dieu avec sa petite créature. C’est un bonheur qu’on ne peut comprendre.
Nous avions mérité de ne pas prier ; mais Dieu, dans sa bonté, nous a permis de lui parler. Notre prière est un encens qu’il reçoit avec un extrême plaisir.
Mes enfants, vous avez un petit coeur, mais la prière l’élargit et le rend capable d’aimer Dieu… La prière est un avant-goût du ciel, un écoulement du paradis. Elle ne nous laisse jamais sans douceur. C’est un miel qui descend dans l’âme et adoucit tout. Les peines se fondent devant une prière bien faite, comme la neige devant le soleil… La prière fait passer le temps avec une grande rapidité, et si agréablement, qu’on ne s’aperçoit pas de sa durée. Tenez, quand je courais la Bresse, dans le temps que les pauvres curés étaient presque tous malades, je priais le Bon Dieu le long du chemin. Je vous assure que le temps ne me durait pas.
On en voit qui se perdent dans la prière comme le poisson dans l’eau, parce qu’ils sont tout au bon Dieu. Dans leur coeur, il n’y a pas d’entre-deux. Oh ! que j’aime ces âmes généreuses !… Saint François d’Assise et sainte Colette voyaient Notre Seigneur et lui parlaient comme nous nous parlons. Tandis que nous, que de fois nous venons à l’église sans savoir ce que nous venons faire et ce que nous voulons demander ! Et pourtant quand on va chez quelqu’un, on sait bien pourquoi on y va… Il y en a qui ont l’air de dire au bon Dieu : "Je m’en vais vous dire deux mots pour me débarrasser de vous…". Je pense souvent que, lorsque nous venons adorer Notre Seigneur, nous obtiendrions tout ce que nous voudrions, si nous le lui demandions avec une foi bien vive et un coeur bien pur.

Si le jeune Vianney a eu des moments de sévérité, il n’a jamais fulminé contre ses fidèles : "Je ne me souviens pas m’être fâché contre mes paroissiens. Je ne crois même pas leur avoir fait des reproches". Un vieux paysan d’Ars, non suspect de romantisme, disait même : "Quand il parlait du péché, alors il pleurait".


    • Si sa cuisine habituelle laissait à désirer, il ne mourait pas de faim. Seul, il se nourrissait de matefaims et de pommes de terre, comme tous les paysans du coin, mais il savait faire honneur à ce que ses paroissiens lui offraient en l’accueillant et régaler ses hôtes quand il les recevait à sa table. Ce n’était donc pas un rustre ni un malappris. Quand l’école de la Providence fut ouverte, il y mangea un peu de tout. A la fin de sa vie, il accepta que Catherine Lassagne lui préparât un bon bol de lait caillé avec du chocolat, ce qui était la nourriture des gens âgés. Chocolat dont il semble s’être pourvu pour se donner des forces durant ses longues séances de confessionnal. Sans excepter de boire un peu de vin à l’occasion. Il ne manquait donc pas de discernement.

  • Bien évidemment sa vie connut des manifestations surnaturelles, qu’il s’agisse de miracles ou de tourments diaboliques. Lui, le pauvre, il avait donné au démon le surnom bien mérité de "grappin", terme de marine pour désigner l’instrument qui permet de s’agripper à un point fixe. Cet harpagmon dont parle Paul aux Philippiens (2, 6), pour montrer à l’inverse le dé-saisissement que le Verbe fit de sa dignité divine : main totalement ouverte pour ce qu’on appelle la kénose.

Le "grappin", son grand adversaire, fut présent dans sa vie (comme dans celle de Marthe Robin), parce que Vianney lui enlevait sa clientèle, mais il ne passa pas toutes ses nuits à le tourmenter de façon spectaculaire. Il se laissait deviner dans le regard provocateur d’un voltairien. "Il paraît que vous voyez le diable", lui dit un jour un vieux sceptique. "Parfaitement ; lui répondit-il en le regardant dans les yeux, je vois le diable". Dans les moments critiques, Vianney savait bien discerner : à Mgr Devie qui lui demandait un jour comment il avait reconnu le Malin, il répondit : "parce que j’ai eu peur et que le Bon Dieu, Lui, ne fait pas peur".

Le Saint curé d'Ars
© Esprit-photo.com

Et puis Vianney fit des miracles : ainsi, pour ravitailler son école de la Providence, il lui arriva de multiplier la réserve de blé qui s’épuisait de façon inquiétante, en osant rectifier l’évaluation qui était en dessous de la réalité. "Le blé montait jusque là", lui disait-on en sous-estimant le niveau exact. "Non, jusque là", disait-il avec vivacité, en mettant sa main bien plus haut.
Mais sa vie ordinaire ne fut pas qu’une accumulation de prodiges. Il le disait lui-même : "Ne comptons pas sur un miracle de la Providence". "Il ne faut pas tenter le Bon Dieu ni lui demander des miracles". Même si le Bon Dieu lui faisait ce qu’il appelait "des farces". "Une dame m’a présenté son enfant, avouat-il un jour. Il avait un gros mal là. Elle m’a prié de le toucher. Je l’ai fait et ça a tout fondu". Il finit par attribuer à sainte Philomène de tels phénomènes, pour détourner l’attention de sa personne…

Ceci dit, le curé d’Ars, qui fréquenta assidûment son église paroissiale, ne cessa de l’embellir à sa manière sans lésiner sur la dépense. Il nous est connu par les trois lieux qui lui étaient les plus chers : l’autel, la chaire et le confessionnal.
L’autel de la messe et du tabernacle devant lequel il adorait longuement dès le petit matin. "Il est là", répétait-il les larmes aux yeux. La grande chaire, sur la gauche, du haut de laquelle il prêchait ; et la petite, sur la droite, dans laquelle il faisait le catéchisme aux enfants, tout près d’eux. Et les confessionnaux, disposés en plusieurs endroits, avec le plus célèbre, celui de la sacristie, dans lequel il lui arrivait d’écouter et de pardonner les hommes jusqu’à 15 heures de suite !

On parle de 20.000 personnes qui sont allées le rencontrer dès 1827, neuf ans après son arrivée, et de 80.000 en 1858, l’année qui précéda sa mort. Ce qui ne manquait pas de faire jaser les confrères. Ni de modifier les transports en commun !…
D’autant que Vianney, qui ne pouvait plus suffire à ses 230 paroissiens, dut se faire aider par l’abbé Raymond, de 1845 à 1853 - et les caractères de ces deux hommes ne s’accordaient guère - puis par l’abbé Toccanier qui prit la relève en 1853 et devint lui-même curé d’Ars en 1869.
Sans se couper de ses paroissiens, Vianney se laissa accaparer progressivement par les pèlerins, au point, qu’à vues humaines, il sembla organiser le pèlerinage autour de sa pauvre personne. Catherine Lassagne dut alors quitter la direction de l’école en 1848 pour se consacrer à l’église et au presbytère. Elle sera remplacée par les Soeurs de Saint-Joseph de Bourg, ce qui donna à Vianney l’occasion d’obéir à son évêque, qui avait pris cette judicieuse mais douloureuse décision, une décision réaliste. Cependant que Gabriel Taborin prenait conseil du Saint pour fonder les Frères de la Sainte Famille.
Il y eut donc du remue-ménage à Ars, le pauvre curé étant dépassé par les événements.

Parler de Vianney comme ministre du sacrement de Pénitence - on ne disait pas encore de la réconciliation ou du pardon - c’est dire un mot :
1) de son caractère,
2) de sa théologie,
3) de sa pratique concrète.
Là, les témoignages sont précieux, notamment ceux qu’a recueillis l’abbé Bernard Nodet.

1. son caractère.

Le sacrement est lié à l’accueil du fidèle, et il y avait la queue à Ars : il fallait parfois attendre son tour pendant plusieurs jours. Vianney était vif comme la poudre. Il marchait rapidement et l’on avait de la peine à le suivre. Sa nervosité le rendait maladroit : il suffit de regarder son courrier ou ses livres pour s’en rendre compte : les feuilles ou les pages sont pleines des taches qu’il y faisait en buvant son bol de lait caillé. Quand il fut condamné à demeurer dans son confessionnal des heures durant, il lui arrivait de se détendre brusquement. Son pied heurtait alors violemment la porte, ce qui provoquait chez les pénitentes des commencements de panique. Quand des gens indélicats abusaient de lui, il faisait semblant de rentrer dans son confessionnal où se précipitaient les plus bruyants, et alors il sortait pour aller confesser ailleurs. Taquinerie. Ou bien il se débarrassait des importuns en leur jetant des médailles dont ses poches étaient pleines, et puis il filait.
On se pressait à l’église pour entendre ses paroles d’amour et voir son visage couvert de larmes, un visage qui reflétait l’extrême mobilité de ses sentiments. Seul son ton aigrelet était parfois fatigant. Sa bonté n’avait donc rien de mièvre ni de compassé. Il savait trouver pour chacun le mot juste qui mettait de la lumière dans le coeur ou bien interpellait la conscience. "Je pleure parce que vous ne pleurez pas". "Pourquoi je vous donne une pénitence aussi petite ? Mon ami, c’est que je fais le reste".

2. Sa théologie.

Vianney n’a pas été un obsédé romantique de la pénitence. Il n’a pas eu pour la souffrance un amour morbide. Certes, il a prêché comme tout prêtre sur les "grandes vérités", mais il n’a pas encouragé la crainte. "L’amour vaut mieux que la crainte, disait-il. Il y en a qui aiment le Bon Dieu, mais dans une grande crainte. Ce n’est pas comme cela qu’il faut faire. Dieu est bon, il connaît nos misères. Il faut que nous l’aimions, il faut que nous voulions tout faire pour lui plaire". Catherine Lassagne le disait : "Il commençait parfois un autre sujet, et toujours il revenait sur l’amour".
Ses pratiques ascétiques ne doivent pas nous inspirer autre chose : à la même époque, elles étaient celles du grand Lacordaire, qui vint un jour à Ars pour rencontrer le cher curé, et qui se flagellait sans pitié pour venir à bout de l’orgueil que provoquait son succès dans la chaire de Notre-Dame.

La prière assidue de Vianney était celle d’un contemplatif : cet homme qui, dès 4 heures du matin, par tous les temps, traversait le petit cimetière en balançant sa lanterne et entrait dans l’église par la porte du "dessous du clocher". Forme noire agenouillée par terre, même pas sur le premier degré de l’autel. On sent l’influence de saint Bernard et de saint Alphonse. "La vie intérieure est un bain d’amour dans lequel on se plonge". "Je pense souvent que, quand même il n’y aurait point d’autre vie, ce serait un assez grand bonheur d’aimer Dieu dans celle-ci, de le servir et de pouvoir faire quelque chose pour sa gloire".
Vianney a dû, en passant par Monsieur Balley, hériter quelque peu de l’Ecole Française, mais d’une manière plus simple et plus populaire "Il y en a qui donnent au Père un coeur dur. Oh ! comme ils se trompent !". "On n’a pas besoin de tant parler pour bien prier. On sait que le Bon Dieu est là. On lui ouvre son coeur, on se complaît dans sa sainte présence. C’est la meilleurs prière, celle-là".

Pas de plus beau témoignage que le texte bien connu :

Je vous aime, ô mon Dieu, et mon seul désir est de vous aimer jusqu’au dernier soupir de ma vie. Je vous aime, ô Dieu infiniment aimable, et j’aime mieux mourir en vous aimant, que de vivre un seul instant sans vous aimer. Je vous aime, Seigneur, et Ia seule grâce que je vous demande, c’est de vous aimer éternellement.
Je vous aime, ô mon Dieu, et je ne désire le ciel que pour avoir le bonheur de vous aimer parfaitement ; je vous aime, ô mon Dieu infiniment bon, et je n’appréhende l’enfer que parce qu’on n’y aura jamais la douce consolation de vous aimer .
Mon Dieu, si ma langue ne peut dire à tous moments que je vous aime, je veux que mon coeur vous le répète autant de fois que je respire… Je vous aime, ô mon divin Sauveur, parce que vous avez été crucifié pour moi ; je vous aime, ô mon Dieu, parce que vous me tenez ici-bas crucifié pour vous …
Mon Dieu, faîtes-moi la grâce de mourir en vous aimant et en sentant que je vous aime. Mon Dieu, à proportion que je m’approche de ma fin, faites-moi la grâce d’augmenter mon amour et de le perfectionner.

Dans cet univers-là, il y a Marie, une Femme avec laquelle Vianney était en contact intime. "Le Bon Dieu pouvait créer un plus beau monde que celui qui existe, mais il ne pouvait donner l’être à une créature plus parfaite que Marie". "Aussitôt créée, la Sainte Vierge a la plénitude et se promène dans le grand océan de la grâce"

Cela n’empêche pas Vianney d’être passé par des épreuves de purification, d’abord parce qu’on le critiquait sans ménagement, qu’on suspectait sa vertu, et surtout parce que fondit sur lui plusieurs fois l’affreuse tentation du désespoir, ce pendant deux années. Il en sortit par un curieux raisonnement  :
"Mon Dieu ! J’accepte d’être damné si c’est votre désir, à condition que je fasse au moins, pendant cette vie, un peu de votre sainte volonté… Si vous me damnez, mon Dieu, je me souviendrai en enfer que je vous ai aimé un peu, et cela allègera mon enfer". A moins que cela ne le détruise tout à fait. Car "si un damné pouvait faire un petit acte d’amour… il n’y aurait plus d’enfer pour lui". Le pur amour alors ? Non pas : "je connais quelqu’un qui serait bien attrapé s’il n’y avait pas de paradis !".

3. La pratique.

Vianney a souvent prêché sur la miséricorde et il en a vécu plus que d’autres le ministère, c’est évident. Pourtant il ne l’a pas fait sans y croire, sans croire au malheur et au non-sens qu’est le péché. Ne comptons pas sur lui pour "noyer le poisson". Sa conviction est celle de l’Eglise dans toutes ses dimensions.

  • Le ministère du pardon est fondamental pour le chrétien et pour le prêtre. C’est un sacrement "où Dieu semble oublier sa justice pour ne manifester que sa miséricorde.
    "C’est Dieu lui-même qui court après le pécheur et le fait revenir à Lui". "Le Bon Dieu aura plus tôt pardonné à un pécheur repentant qu’une mère n’aura retiré son enfant du feu". "On ne le remercie pas assez de ce qu’il a pris un si bon coeur pour les pécheurs". "Dieu est si bon que, malgré les outrages que nous lui faisons, il nous porte en paradis presque malgré nous". "Donnons donc cette joie à ce Bon Père : revenons à Lui et nous serons heureux". "Sans le sacrement de Pénitence, on serait bien à plaindre". "Si par malheur nos succombons, il faut de suite nous relever. Ne pas laisser le péché une minute dans notre coeur". Et cette réflexion originale  : "Quand on va se confesser, on peut dire qu’on va déclouer Notre Seigneur".
    Les gens disaient : "Il sort de son coeur une transpiration de tendresse et de miséricorde pour noyer les péchés du monde". "Je sais bien que l’accusation de vos fautes vous vaut un petit moment d’humiliation", mais "je suis bien plus coupable que vous  : ne craignez pas de vos accuser". "Il versait des larmes comme s’il avait pleuré ses propres péchés".
    Actualisons : sans le ministère du pardon, un temps disparu mais tôt retrouvé par les jeunes de la génération Jean-Paul II et des JMJ, l’Eglise n’est plu qu’une association comme une autre qui distribue des quitus, des bonus et des malus. Pas plus. Alors qu’elle est faite pour "réengendrer le Christ dans les âmes dévastées", a dit Paul Evdokimov l’orthodoxe. A vérifier !
  • Le sacrement demande des actes à ne pas escamoter :
    - le repentir d’abord. Vianney n’était pas un fanatique de l’examen de conscience minutieux, tant les péchés lui paraissaient évidents et impossibles à oublier. Certes, il n’aimait pas qu’on trafique son devoir, surtout en négligeant la charité : "Après avoir disputé son mari, fait carillon chez elle, elle ira se confesser d’avoir manqué son Benedicité et ses grâces !". Mais il n’aimait pas qu’on s’accuse sans repentir : "Il y en a qui se mouchent pendant que le prêtre leur donne l’absolution, d’autres qui cherchent à se rappeler s’ils n’ont pas laissé de péchés". "Evitez toutes ces accusations inutiles… qui font perdre le temps du confesseur, fatiguent ceux qui attendent pour se confesser et éteignent la dévotion". L’examen de conscience n’est donc pas pour lui un passage à l’aspirateur.
    L’important pour Vianney, c’est le repentir et le repentir suppose davantage l’évaluation du péché que sa numération.
    "Il faut venir à Ars pour savoir quel mal le péché originel nous fait". "Adam va toujours trop bien". "Il n’y a que Dieu pour savoir ce qu’est le péché". "Pourquoi m’as-tu offensé, dit Dieu, moi qui t’aime tant ?". "Dis-moi, mon ami, quel mal vous fait Notre Seigneur pour le traiter de la sorte ?". "Si je n’avais pas été prêtre, je n’aurais jamais su ce qu’était le péché". "Quand je pense qu’il y en a qui mourront sans avoir goûté seulement pendant une heure le bonheur d’aimer Dieu !". Pour caractériser un tel gâchis,Vianney disait avec humour : "Ils n’ont puisé de l’eau qu’avec un panier à salade".
    Si Vianney a fait le tour des péchés capitaux, et avec quelle justesse, il a pourfendu tout autant la médiocrité et le péché dit "véniel". "Rien de plus rare peut-être que l’amour de Dieu. C’est moins la religion qui mène que la routine". "Oh ! que nous serions malheureux si le Bon Dieu ne nous aimait que comme nous l’aimons !". "On dit : ’Pourvu que je me sauve, c’est tout ce qu’il me faut. Je ne veux pas être un saint’. Si vous n’êtes pas un saint, vous serez un réprouvé. Il n’y a pas de milieu. Il faut être l’un ou l’autre". "Un grand pécheur se convertira plus tôt qu’une personne tiède". "Lorsque le démon veut perdre une personne, il commence par lui inspirer un grand dégoût pour la prière".

    - Mais Vianney n’excluait pas la pénitence qui suit l’absolution (qui la suit en Occident et la précède en Orient). Au besoin, il en faisait un morceau lui-même, "le reste", comme il disait. Et c’est important, cela demande de distinguer culpa et venia.
    Quand le péché a été avoué et qu’il a reçu l’absolution, la culpa a disparu. Reste toutefois à supprimer les dégâts causés par la faute, dégâts en soi-même ou dans les autres. Le prodigue de la parabole l’a sûrement réalisé, même si le texte ne le dit pas. Passé le festin nocturne qui lui avait redonné sa dignité filiale (avec la robe blanche, les sandales et l’anneau à sceller les documents), il lui fallait "réparer", c’est-à-dire guérir les blessures, celles du papa, celles du frère aîné, celles de la domesticité et les siennes. Non pas payer le prix du pardon, qui est gratuit, en se tapant dessus sans ménagement, mais faire disparaître les séquelles de la culpa.
    Tel est le rôle de la venia. Elle doit enrayer la mauvaise tendance qui a causé le péché, en démarrant le mouvement inverse : cette conversion du coeur qui est le contraire de l’aversion pour Dieu. Tel était le rôle de la pénitence publique que demandait l’Eglise antique. Plus qu’un simple geste vite fait (prière, sacrifice) : la remise en marche d’un élan perdu qui aboutissait à la réconciliation du jeudi saint et à la réintégration dans la communion ecclésiale.
    Il est des péchés qui demandent une réparation bien précise, la calomnie par exemple, mais la plupart demandent surtout la relance de l’amour. Cette relance se traduit par une "pénitence" symbolique qui n’est pas nulle pour autant, sauf à devenir un pur formalisme. Non pas une chose à dire ou à faire, en coup de vent, pour être en règle, mais une remise dans le bon sens, remise qui se traduira par le fait non pas de "payer" au sens vindicatif du mot mais de "mettre les bouchées doubles" en tendresse, ce qu’a dû faire le prodigue pour faire oublier son escapade scandaleuse.
    Or il se trouve qu’actuellement cette démarche a disparu ou s’est amenuisée à l’extrême. Vianney ne l’escamotait sûrement pas, et il la prenait très au sérieux, jusqu’à s’inclure lui-même dans ce mouvement.
    La pénitence est liée à deux réalités chrétiennes importantes : le purgatoire et l’indulgence. Le purgatoire n’est pas un barbecue punitif un peu moins chauffé et un peu moins long, consenti par un tortionnaire moins exigeant sur les prix et proposant une réduction avantageuse : c’est la purification plénière d’un élu, d’un sauvé, moyennant la prière de toute l’Eglise, dans l’Eucharistie notamment. L’indulgence n’est pas la remise totale ou partielle d’une peine de tribunal susceptible d’être raccourcie, mais l’application à un fidèle, qu’il soit vivant ou défunt, de toute la communion des saints. Non pas une punition écourtée mais un bain régénérant dans le brasier de l’amour, comme cela nous a été rappelé au jubilé de l’an 2000.
    Vianney savait cela, il le pratiquait. Il faisait prier pour les défunts au lieu de les canoniser comme nous séance tenante. Car tout se tient dans le mystère rédempteur. Ou bien l’amour est une "divine comédie".

Coeur du Saint curé
© D.R.

Voilà ce que me suggère la présence de ce coeur, qui n’est pas un objet à vénérer mais une tendresse à perpétuer.

Pour finir, un rappel auquel je tiens beaucoup. En 1794, sous Robespierre, en pleine Terreur, près de 600 prêtres mouraient de faim, de soif, de maladie ou de mauvais traitements sur les pontons de Rochefort, à l’île d’Aix ou à l’île Madame. Entassés d’une façon ignoble, ils priaient en cachette, sous peine de mort, ils pardonnaient à leurs bourreaux et promettaient de ne rien dire de tout cela s’ils venaient à survivre.
Cependant que l’Eglise de France succombait à la destruction systématique de l’environnement et des consciences, ils continuaient d’espérer, sans recourir à des scénarios ni à des hypothèses, comme nous le faisons aujourd’hui. Or, pendant ce temps-là, à Dardilly, près de Lyon, vivait un gamin de 8 ans, Jean-Baptiste Marie Vianney, qui menait sa vie chrétienne comme il pouvait, en priant beaucoup, mais sans avoir pu encore faire sa première communion, faute d’un prêtre fidèle à l’Eglise. Il ignorait sans doute ce qui se passait sur la côte Atlantique. Or, j’en ai la ferme conviction, ce sont ces prêtres martyrs qui, dans la communion des saints, sans le savoir, ont mérité d’engendrer le patron de tous les curés du monde.

En 1974, en pleine crise, on demandait un soir à André Malraux, un incroyant, à la télévision, s’il apercevait les signes avant-coureurs d’un renouveau dans l’Eglise. Il répondait que non. Puis, s’étant repris, il ajoutait : "D’ailleurs, dans le domaine spirituel, il n’y a pas de signes avant-coureurs : il n’y a que des surgissements."

Que Dieu, même contre toute attente, fasse surgir des prêtres dans notre Eglise !


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