Journée du Monastère invisible autour de Madeleine Delbrêl

Le 8 mars 2015 a eu lieu une journée du Monastère invisible autour de la figure de sainteté de Madeleine Delbrêl. A cette occasion, une conférence a été donnée par Anne Viry, Vice-Présidente des "Amis de Madeleine Delbrêl", sur le thème :

Évocation de Madeleine Delbrêl (1904-1964)

Partir vers ce qui arrive : un acheminement d’éternité

Anne Viry
Madeleine Delbrêl

Présentation de Madeleine Delbrêl

Le parcours de Madeleine Delbrêl

Présentation de la Maison Madeleine Delbrêl

Durant cette journée, une présentation de la Maison Madeleine Delbrêl, Année de fondation spirituelle, a été faite par le Père Olivier Lebouteux, supérieur.

En savoir plus sur la Maison Madeleine Delbrêl

Texte de la conférence d'Anne Viry

Évocation de Madeleine Delbrêl (1904-1964)

Partir vers ce qui arrive : un acheminement d’éternité

Introduction

1. Sa notoriété

Dans les années 60, la publication de Ville marxiste puis de recueils posthumes ont attiré l’attention sur Madeleine Delbrêl : les cardinaux Journet en Suisse, Urs von Balthasar en Allemagne, Martini en Italie ont vu en elle l’une des grandes mystiques du 20 ème siècle ; le cardinal Martini la qualifiait de « prophète Jérémie de notre temps ». La célébration en octobre dernier du cinquantenaire de sa mort – qui a donné lieu à de nombreuses commémorations et publications en France et à l’étranger, notamment à un colloque théologique international avec 22 intervenants de 7 pays à l’ICP – a permis de mesurer son rayonnement dans le monde, au fur et à mesure que ses écrits sont traduits, et surtout, sa notoriété croissante de sainteté alors que le procès en béatification progresse.

Madeleine Delbrêl est de plus en plus citée mais sommes-nous sûrs d’être à jour sur ce que l’on sait d’elle aujourd’hui alors qu’une nouvelle biographie vient de sortir et que déjà 12 tomes de ses O.C. sont publiés » (sur 20 au moins attendus avec beaucoup d’inédits) ? Il faut la lire et on découvrira sa personnalité attachante mais complexe car non sans paradoxes : écrivain et artiste qui a tourné le dos à une carrière littéraire à cause de Dieu et a atteint le sommet de l’art dans ses méditations spirituelles ; une femme donnée à Dieu qui s’est démarquée de la vie religieuse pour être laïque en plein monde mais en vivant avec radicalité  les « conseils évangéliques » ; une virtuose de l’engagement social et du dialogue avec les athées de son temps (les communistes) mais qui est restée complètement à l’écart du progressisme chrétien de son époque dans une grande liberté d’esprit et en même temps d’une grande obéissance filiale à l’Eglise.

Le cardinal Veuillot a dit de MD : « Son secret est une union à Jésus-Christ telle qu’elle lui permettait toutes les audaces et toutes les libertés. » L’audace de cette convertie a été, oui de s’installer avec des compagnes dans la banlieue ouvrière d’Ivry et, de là, d’être une voix prophétique pour la situation de la foi chrétienne et de l’évangélisation dans un monde gagné par l’athéisme et la pauvreté. Par ses intuitions prophétiques elle se trouve aujourd’hui en plein dans le dynamisme de l’Église, une Église qu’elle a voulu « de frontière » (notre pape dit « en sortie » : c’est la même chose).

Je voudrais dans un exposé que j’intitule « Partir vers ce qui arrive – Un acheminement d’éternité » évoquer ce matin 3 mots du vocabulaire de Madeleine Delbrêl :

- « conversion », elle a vécu une conversion radicale d’où découle tout le reste ;

- « sainteté » qu’est-ce que cette voie de « sainteté des gens ordinaires » qu’elle propose aux baptisés ;

- et je conclurai par « vocation » : que nous dit-elle des vocations dans l’Église (celle du baptême et celle du sacerdoce). Mais auparavant, voici un bref rappel de son parcours.

2 – Son parcours

24 octobre 1904 : naissance à Mussidan en Dordogne :

Madeleine Delbrêl est gasconne, ce qui éclaire son fort tempérament et son intelligence pétillante et pleine d’humour. La famille de sa mère a une fabrique de cierges et bougies prospère grâce au sanctuaire de Lourdes ; son père, qui fait une carrière réussie de cheminot, est un autodidacte passionné de littérature mais est fragile psychologiquement : ses parents vont se séparer. Fille unique, Madeleine est élevée chrétiennement par ses parents qui ne pratiquent pas, mais sa ferveur est vite balayée à l’adolescence au contact de milieux agnostiques où l’introduit son père et à 15 ans elle se dit « strictement athée ». Poète et artiste, elle joue du piano et aime danser, mais trouve la vie absurde. Au bal de ses 18 ans, on la croit fiancée à un centralien, Jean Maydieu, qui la quitte brusquement et entre chez les Dominicains.

29 mars 1924 : conversion « violente »

Cette rupture la plonge dans la dépression, mais stimule en elle une recherche intérieure et, finalement, une conversion l’année de ses 20 ans dans un éblouissement qui ne la quittera plus. Elle poursuit d’abord une carrière poétique, encouragée par le prix Sully Prudhomme, puis s’engage dans le scoutisme. C’est qu’entre- temps elle a rencontré, à la paroisse St Dominique à Paris, l’abbé Jacques Lorenzo qui devient son directeur spirituel (il le restera jusqu’à sa mort en 1958). En recherche de vocation, elle s’oriente vers une vie communautaire « au milieu des pauvres et incroyants »

15 octobre 1933 : départ à Ivry

Il faut souligner le caractère très évangélique de ce départ avec deux compagnes à Ivry, banlieue ouvrière rouge ; géographiquement, c’est tout près mais socialement la distance est énorme. La petite communauté est sans statut canonique et sans règle sinon l’Evangile ; elle prend le nom de « La charité de Jésus » et l’on y vit en simples laïques, mais avec radicalité, les conseils évangéliques. Pendant 13 ans, Madeleine se déploie dans le métier d’assistante sociale où elle est appréciée pour sa compétence comme en témoignent ses responsabilités à la Mairie d’Ivry et dans le canton, ainsi que ses écrits professionnels. Elle découvre le dévouement des militants communistes (se liant d’amitié avec certains), mais aussi l’incompatibilité de la foi chrétienne avec le marxisme.

Octobre 1945 : démission de la Mairie et nouvelle disponibilité à l’Eglise

Après un engagement professionnel très fort pendant la guerre et à la Libération, Madeleine est sollicitée par les responsables communistes de la ville pour poursuivre son travail social et intensifier sa collaboration. Mais, après un temps de discernement, elle démissionne du service social de la Mairie et se recentre sur la vocation de départ de sa communauté qui est à la fois contemplative et apostolique. Elle se rend disponible, dans leur maison de la rue Raspail, à toutes sortes de gens, soulage les détresses et combat l’injustice. Ses contacts étroits avec la Mission de France et la Mission ouvrière, ses échanges avec son ami le Père Jacques Loew lui font traverser douloureusement la crise des prêtres ouvriers. Encouragée par Monseigneur Veuillot, elle publie en 1957 son livre Ville marxiste, fruit de son expérience missionnaire à Ivry dont elle témoigne également par de nombreux articles et conférences. Elle est aussi consultée lors de la préparation du Concile Vatican 2.

13 Octobre 1964 : mort subite à sa table de travail

Brûlée par une vie de charité, de disponibilité à tous et, également, de souffrances, travaillant beaucoup y compris la nuit, elle décède subitement à quelques jours de ses 60 ans. Deux recueils de textes d’elle sont alors réunis par ses proches et publiés aux Ed. du Seuil : les célèbres Nous autres gens des rues (1966) et La Joie de croire (1968). Mais son œuvre d’écrivain est immense et la publication de ses Œuvres complètes démarre l’année du centenaire de sa naissance en 2004 ; 12 tomes sont déjà publiés chez Nouvelle Cité ainsi que plusieurs livres d’étude. Sa cause en béatification, introduite en 1987, suscite beaucoup d’espérance en France et dans le monde.

I – Une conversion radicale qui explique tout le reste

L’événement dans la vie de MD c’est sa conversion, l’année de ses 20 ans, après un passage par un athéisme nihiliste qui, à l’âge de 17 ans, lui avait fait faire une déclaration fracassante : « Dieu est mort, vive la mort ! » Toute sa vie, elle fut très discrète sur cet événement dont elle dit un peu les circonstances en 1957 et qu’elle analyse devant un groupe de jeunes à 3 semaines de sa mort…

« La conversion est un moment décisif qui nous détourne de ce que nous savions de notre vie pour que, face ­ à ­ face avec Dieu, Dieu nous dise ce qu'il en pense et ce qu'il en veut faire. A ce moment ­ là, Dieu nous devient suprêmement important plus que toute chose, plus que toute vie, même et surtout la nôtre. Sans cette primauté extrême, éblouissante d'un Dieu vivant, d'un Dieu qui nous interpelle, qui propose sa volonté à notre cœur libre de répondre oui ou de répondre non, il n'y a pas de foi vivace. »

(La question des prêtres-ouvriers, tome X des O.C. Nouvelle Cité p. 219)

La conversion, ce face à face avec Dieu, a été un éblouissement pour elle. (« J’avais été et je suis restée éblouie par Dieu », confie-t-elle aux jeunes). Elle a été toute sa vie pleine d’action de grâces comme le dit un petit texte tardif très augustinien :

« Tu vivais et je n'en savais rien.Tu avais fait mon cœur à ta taille ma vie pour durer autant que toi et parce que tu n'étais pas là, le monde entier me paraissait petit et bête et le destin de tous les hommes stupide et méchant. Quand j'ai su que tu vivais, je t'ai remercié de m'avoir fait vivre, je t'ai remercié pour la vie du monde entier. »

(La question des prêtres-ouvriers, p.229 )

Mais pour se rendre compte de l’impact décisif de la conversion dans la vie de MD, un autre texte est très éclairant : c’est une conférence qu’elle a prononcée à Rambouillet en 1950 sur Charles de Foucauld qui, plus encore que les auteurs du Carmel, Catherine de Sienne ou l’École française de spiritualité a eu une influence décisive sur elle. Écoutez bien ces lignes sur l’avant et l’après de sa conversion ; elle parle en connaissance de cause, 25 ans après sa propre conversion :

« Le converti est un homme qui découvre la merveilleuse chance que Dieu soit. Il a connu le vertige de l'absurde dans un monde incohérent ; l'inacceptable d'une morale qui n'est pas une mystique, la morsure de chaque jour qui n'est qu'une marche vers la mort ... Et dans un monde qui tout à coup s'explique, dans une vie morale dont chaque exigence est une expression d'amour, dans les jours qui sont un acheminement d'éternité, explose la certitude de Dieu, non « du Dieu des philosophes et des savants » ; mais d'un Dieu vivant, qui bouscule la hiérarchie des valeurs, la notion des joies, et qui réclame une passion trop grande pour le plus grand des cœurs humains. De ce fait central d'un amour personnel avec un Dieu personnel découlent brusquement et parfaitement en ordre toutes les exigences de prière, d'ascétisme, de charité, d'apostolat. »

(La Sainteté des gens ordinaires, tome VII des OC, pp. 124-125.

MD nous délivre là un message sur le renversement opéré par la conversion quand celle-ci est vraiment accomplie et radicale. C’est bien ce qui s’est passé pour elle avec pour conséquences :

● Une vie d’appartenance au Christ dans la prière et l’ascétisme ; voici comment elle parle de sa petite communauté :

« Filles de l’Église, appartenir entièrement, exclusivement, définitivement à Jésus-Christ Notre Seigneur en le suivant dans les exemples, les enseignements, les conseils de son Évangile, conformer à l’Évangile la vie séculière où nous restons, avoir pour devoir d’état une disponibilité sans conditions aux tâches de l’Évangile. »

(Inédit)

● Une vie de charité fraternelle et d’amour des pauvres : la charité fraternelle est pour elle à la base de la vie chrétienne avec pour priorité l’amour des pauvres.

«  Les pauvres sont non seulement frères à aimer parce que frères, comme des frères, mais « nos seigneurs les pauvres », parce que le pauvre est Notre Seigneur. Il est le sacrement de la rencontre du Christ, de l’amour donné au Christ, ­ parabole du jugement dernier, rien de platonique. Donc quelle que soit la forme que prend la pauvreté dans notre vie, nous ne pouvons être fidèles à Jésus lui­-même, si les pauvres ne peuvent entrer dans nos conditions de vie comme chez eux, comme le Christ y est chez lui. »

(La joie de croire, Note 1964, Seuil éd. 1968, p 87­/88)

● Un nécessaire apostolat

Elle a l’intuition fulgurante qu’en découvrant Dieu on découvre en même temps son dessein d’amour pour le monde.

« Il n’y a pas deux amours : qui étreint Dieu doit avoir la place du monde dans ses bras ; qui reçoit le poids de Dieu dans son cœur y reçoit le poids du monde. »

(La Sainteté des gens ordinaires, p.57)

C’est pourquoi elle voit dans l’apostolat une exigence de l’amour de Dieu et fraternel :

« Nous ne cherchons pas l’apostolat, c’est lui qui nous cherche. Dieu en nous aimant le premier, nous rend frères et nous rend apôtres. Comment partagerions-nous pain, toit, cœur avec ce prochain qui est notre propre chair et ne serions ­ nous pas débordants pour lui de l’amour de Dieu, si ce prochain ne le connait pas. Sans Dieu, tout est misère ; pour celui qu’on aime, on ne tolère pas la misère, la plus grande moins que toute autre »

(La joie de croire, p.186)

C’est avec ces trois buts en germe dans son cœur qu’elle est partie à Ivry en 1933 pour « vivre l’Évangile au milieu des pauvres et des incroyants. Mais l’expérience spirituelle de MD lui fait dire aussi à la fin de sa vie, que, quel que soit le basculement de la conversion dans une vie, la conversion est un long combat et même un combat violent : « A l’école d’Ivry, dit-elle, on apprend que la conversion et sa violence durent toute la vie. »

Et elle explique aux jeunes que nous tendons sans cesse à revenir à notre vieille vie mais qu’heureusement Dieu veille et éprouve notre foi pour qu’elle reste vivante. Des épreuves « voulues  par Lui, reconnues par nous », dit-elle. Elle explique dans un autre texte la situation de combat violent dans laquelle nous nous trouvons à la fois à l’échelle individuelle et collective :

« Notre condition normale est d’être nous-mêmes la jointure du monde et du Royaume des cieux. Cette situation normale est pour nous un état violent. Nous y sommes pour y croître dans la foi, nous le devons et nous le pouvons ! Nous y sommes pour annoncer la foi, nous le devons et nous le pouvons. Si nous essayons de seulement garder la foi, de seulement rester chrétiens, notre foi dépérit souvent et souvent nous ne restons pas authentiquement chrétiens. Le statu-quo, quand on y regarde de près semble être pour nous l’attitude la plus meurtrière ; peut-être parce que, par rapport à la foi, c’est – si l’on peut dire – contre nature ! »

(Athéismes et évangélisation, tome VIII des O.C. p. 101)

La conversion en nous s’opère dans les combats quotidiens ; « La vie de foi est une vie dont la paix est une lutte et pour laquelle une tranquillité moelleuse est suspecte. » MD nous aide à réfléchir sur notre condition chrétienne dans le monde, sur notre forme de présence au monde.

II - Une voie de sainteté pour les gens ordinaires

MD a eu l’intuition d’ une voie de sainteté très sûre pour les gens ordinaires. Qu’entend-elle par « gens ordinaires ». Dans le célèbre texte « Nous autres gens des rues » de 1938 où l’expression apparait, et qui peut être vu comme une sorte de petite charte de sainteté des gens ordinaires, elle se situe par rapport à la vie religieuse pour présenter la forme de vie dans le monde qu’elle a choisie avec ses compagnes de « La charité » ; le texte est publié dans « Études carmélitaines » :

« Il y a des gens que Dieu prend et met à part. Il y en a d’autres qu’il laisse dans la masse et qu’il ne retire pas du monde. Ce sont des gens qui font un travail ordinaire, qui ont un foyer ordinaire ou sont des célibataires ordinaires (…). Ils aiment leur porte qui s’ouvre sur la rue comme leurs frères invisibles au monde aiment la porte qui s’est refermée définitivement sur eux. Nous autres gens de la rue croyons de toutes nos forces que cette rue, que ce monde où Dieu nous a mis, est pour nous le lieu de notre sainteté. Nous croyons que rien de nécessaire ne nous y manque car, si ce nécessaire nous manquait, Dieu nous l’aurait déjà donné »

(La sainteté des gens ordinaires, pp. 23-24)

Il y a, dit-elle, des gens que Dieu prend et met à part : ce sont les religieux et surtout les moines, et il y a les autres, les gens ordinaires. Et alors son propos est de dire : la sainteté n’est pas réservée aux moines ; les moyens donnés aux moines pour devenir Saints, nous les avons aussi car Dieu nous les donne! Quels sont ces moyens ?

1. Le silence

« Le silence ne nous manque pas car nous l’avons (…). Dans la rue, pressés par la foule, nous établissons nos âmes comme autant de creux de silence où la Parole de Dieu peut se reposer et retentir. »

(Ibid p. 24)

2. La solitude

« A nous, gens de la rue, il semble que la solitude n’est pas l’absence du monde mais la présence de Dieu. C’est de le rencontrer partout qui fait notre solitude (…) Le monde entier nous est comme un vaste face à face avec Dieu dont nous ne pouvons nous évader (…) Rencontre du Christ dans tous ces petits qui sont à lui. »

(Ibid p. 25)

3. L’obéissance

« Nous savons très bien que tant que notre volonté sera vivante, nous ne pourrons pas aimer pour de bon le Christ. Nous envierions nos frères religieux si nous ne pouvions, nous aussi, mourir un peu plus chaque minute. Les menues circonstances sont des supérieures fidèles. Elles ne nous laissent pas un instant et les « oui » que nous devons leur dire se succèdent les uns aux autres. Quand on se livre à elles sans résistance, on se trouve comme un bouchon de liège dans l’eau. »

(Ibid p. 26)

4. L’amour

« (…). Parce que nous trouvons dans l’amour une occupation suffisante, nous n’avons pas pris le temps de classer les actes en prière et en action. Nous trouvons que la prière est une action et l’action une prière. Il nous semble que devant elle, l’âme est comme une nuit tout attentive à la lumière qui va venir. Et quand la lumière est là, la volonté de Dieu clairement comprise, elle la vit tout doucement… regardant son Dieu s’animer et agir en elle. »

(Ibid p. 29)

5. Alors c’est l’émerveillement de la vie quotidienne transfigurée

« Chaque acte docile nous fait recevoir pleinement Dieu et donner pleinement Dieu dans une grande liberté d’esprit. Alors la vie est une grande fête. Chaque petite action est un évènement immense où le Paradis nous est donné, où nous pouvons donner le Paradis. Qu’importe ce que nous avons à faire : un balai ou un stylo à tenir ; parler ou se taire ; raccommoder ou faire une conférence : soigner un malade ou taper à la machine. Tout cela n’est que l’écorce de la réalité splendide, la rencontre de l’âme avec Dieu, à chaque minute renouvelée, à chaque minute accrue en grâce, toujours plus belle pour son Dieu.

(Ibid. pp 29­-30)

MD est revenue souvent sur l’importance de ces moyens de la sainteté que sont le silence, la solitude, elle dit aussi le désert dans ses textes ultérieurs en particulier dans ses méditations poétiques et dans « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres ». Elle sait que le silence, le désert, la solitude conviennent à ceux qui aiment Dieu.

On est là au cœur de la spiritualité de MD et vous avez peut-être lu dans « La Croix » que dans la retraite de carême du Pape il y avait des citations d’elle sur la solitude et le silence :

« La vraie solitude, ce n’est pas l’absence des hommes, c’est la présence de Dieu » et « Le silence, c’est parfois se taire, mais c’est toujours écouter ». MD sait que Dieu ne se rencontre que dans la solitude et elle y a fait l’expérience que c’est à Lui seul qu’on peut se donner.

Toute sa vie elle a dit l’importance qu’elle attachait à la prière tout en sachant bien qu’elle devait être adaptée aux conditions de la vie ordinaire. Il est intéressant de voir la réflexion qu’elle mène dans le texte « Liturgie et vie laïque » où elle prône tout de même l’office et la messe quotidiennes pour les laïcs. Ailleurs, on trouve cette image des forages pour situer la prière des gens très occupés :

« Aujourd’hui dans beaucoup de vies urbaines, la prière n’est possible qu’en procédant à des forages où l’intensité supplée la durée. Ces plongées énergiques et obscures tendent vers Dieu par la profondeur. Elles sont des actes concentrés de foi, d’espérance et de charité. Leur persévérance est une ligne brisée, mais leurs sauts successifs en profondeur arrivent à l’heure que Dieu veut là où on puise Dieu… Il ne faut pourtant pas oublier que les forages ne s’improvisent pas… Il faut regarder d’avance les menus espaces disponibles. »

(La joie de croire p. 262)

Madeleine pratiquait les partages d’Évangile mais son âme contemplative en faisait aussi et surtout une femme d’adoration comme le disent ces lignes :

« L'essentiel de cette vie, ce qui en est la raison d'être et la joie, ce sans quoi elle nous paraîtrait vaine est un don de nous-mêmes à Dieu, en Jésus-Christ. C'est d'être dans le monde, enfoui dans le monde, parcelle d'humanité livrée par toutes ses fibres, offerte, désappropriée. Être des îlots de résidence divine. Assurer un lieu à Dieu. Être voué, avant tout, à l'adoration. Laisser peser sur nous, jusqu'à l'écrasement, le mystère de la vie divine. Être, dans les ténèbres de l'ignorance universelle, des prises de conscience de Dieu. Savoir que là est l'acte salvifique par excellence ; croire de la part du monde, espérer pour le monde, aimer pour le monde. Savoir qu'une minute de vie chargée de foi, même dépouillée de toute action, de toute expression extérieure, possède un génie de valorisation, une puissance vitale que tous nos pauvres gestes humains ne pourraient remplacer. »

(Communautés selon l’Évangile, Seuil, p.28)

L’adoration est au cœur de sa relation à Dieu et de sa présence au monde.

Tout notre être pour elle participe à la sainteté : notre corps, notre travail, notre peine quotidienne ; voilà ce qu’elle dit du corps :

« Combien d’entre nous dans des moments de surcharge ou de tentation, n’ont-ils pas eu grande envie de maudire leur corps et presque demandé d’en être affranchis ; et pourtant notre corps n’est pas un hasard. Dieu l’a voulu. Dieu l’a dosé. Nous avons les nerfs, le sang et le tempérament profond qu’il a voulus. Notre corps, Dieu l’a connu d’avance pour y faire habiter sa grâce. Il n’en ignore aucune faiblesse, aucune compromission, aucune déviation, mais il l’a choisi pour en faire le corps d’un saint. »

(La sainteté des gens ordinaires, p. 34)

Elle était si amoureuse de la volonté de Dieu qu’elle était sans cesse dans le mouvement, prête à « partir vers ce qui arrive » :

« La poursuite exclusive de la ressemblance avec le Christ est le mouvement même de notre vocation, mouvement que rien au monde n’a le droit de freiner ; car c’est pour être libres de la poursuivre en suivant Jésus-Christ lui-même… en étant avec lui pour aller où il veut … que nous n’avons sur terre ni époux, ni enfants, ni maison… Nous sommes au maximum déchargées de bagages, de réalisations à faire durer. Nous sommes prêts à partir vers ce qui arrive. »

(Ctés selon l’évangile, pp. 93-94)

Alors, la sainteté justement, que dit-elle de la sainteté des gens ordinaires ? :

Dans le petit texte Alcide, MD dit qu’il ne s’agit pas d’un guide vers la perfection et encore moins d’une méthode accélérée, mais d’un « pas à pas obscur » pour ceux dans le peuple chrétien qui ne veulent pas « devenir des saints » mais voudraient bien « devenir saints ». On voit que l’enjeu de ces notes quotidiennes autobiographiques est le décentrement de soi et le détachement de tout (Par ex : « Ne tiens à rien, pas même à la pauvreté »). On lit : « Si tu veux être un surhomme, tu pourras rester chrétien mais tu ne deviendras pas saint ». L’humilité et la charité sont à l’œuvre : «  Préfère les reproches qu’on te fait à la confession solennelle de tes fautes ». Laisse agir Dieu, agis ensuite s’il reste du travail. »

 En 1943, MD dans MSB distingue deux appels différents pour les gens ordinaires :

« Toujours le Seigneur dira aux uns : ‘À cause de moi et pour mon amour tu auras une femme, des enfants, une maison, des biens à gérer de ma part dans le monde.’ Toujours il dira aux autres : ‘ Tu n’auras que moi et je serai ton tout’… La plupart sont sous des robes brunes, blanches ou noires… D’autres sont des gens comme vous et moi enfoncés dans l’épaisseur du monde. » 

(La Sainteté des gens ordinaires, pp. 81-82)

 Deux formes d’appel donc dans la vie séculière, la vie des laïcs. On peut penser qu’elle et ses compagnes avaient entendu le 2 ème appel, même si elle ne parle pas de vie consacrée car pour elle la consécration, c’est le baptême et sa spiritualité, les conseils spirituels qu’elle adresse à ses compagnes, s’adressent d’abord à des baptisées.

III – Les vocations dans l'Eglise

Madeleine qui a voulu rester laïque dans la vie séculière a beaucoup réfléchi sur la vocation du laïc : en particulier elle a écrit en 1942 un document sur le sujet pour la Mission de France et on y trouve :

« Le laïc est un baptisé. Sa place est dans le Corps du Christ, en plein dans la vie sanctifiante de l’Église. Toute l’économie de la grâce dans l’Église le prédispose à devenir un saint. Sa vocation est la sainteté. On ne lui demande que de devenir ce qu’il est, de « réaliser », de rendre réel, tangible, ce que les sacrements ont fait de lui ».

(S’unir au Christ en plein monde, tome II des O.C., p. 31.)

Je relève ce passage : « De même que les trois vœux solennels de pauvreté, obéissance et chasteté forment la base de la vie religieuse, on voudrait qu’un vœu implicite de charité soit à la base du laïcat. »

(ibid. p. 38)

MD a beaucoup parlé des vocations en disant d’ailleurs :

« La vocation ce n’est pas si important : ce qui importe, c’est la réponse qu’on lui donne, l’absolu avec lequel on étreint cette vocation, avec lequel on lui est fidèle. Ce qui fait la sainteté, ce n’est pas cette vocation, mais la ténacité avec laquelle nous l’avons saisie. » (Rues des villes, p.70)

Mais ce que je voudrais vous laisser pour finir, c’est son regard sur les vocations dans l’Église dans un texte étonnant de force qu’elle a écrit au retour de son voyage-éclair à Rome en mai 1952. C’est un texte qui s’appelle « Évidences successives » car elle livre ce qui s’est imposé à elle dans cette prière mémorable en contemplant l’Église, l’Église qu’à partir de 1950 elle appelle « le Christ-Église ».

« Le Christ sur la terre, c’est l’Église et l’Église, ce sont les hommes… Le Christ, c’est l’Église. Il n’est pas plus séparable de l’Église que de son Père…

Nous cherchons le Christ dans la prière. Qu’en faisons-nous quand il est dans les hommes, quand il est en face de nous ? Prier c’est apprendre à le traiter comme des obéissants et des adorants. Comment le traitons-nous dans les hommes ? Avons-nous pour eux cet infini respect qui vient de l’adoration du Christ ? L’obéissant du Christ que nous avons cherché à être devient-il leur serviteur, humble jusqu’aux dernières conséquences ?

Parlons-nous du Christ quand nous parlons aux hommes ? Parlons-nous du Christ quand nous parlons des hommes ?...

Il ne me semble pas que nous ayons touché le fond du mystère de l’Église. Le fond, c’est le mystère même de l’amour du Christ pour nous. »

(La femme, le prêtre et Dieu, t. IX des O.C., p. 22-24)

Et elle en vient aux fonctions dans l’Eglise, c’est-à-dire aux vocations qui sont présentes comme des dons de l’amour du Christ.

«Toute l’Eglise est don du Christ, toutes les fonctions dans l’Église sont des modalités de cet amour, de ce don… Dans le Corps de l’Église, nous avons une fonction et chacun a la sienne. C’est quelque chose d’aussi réel, d’aussi vivant que les fonctions organique dans notre corps. Ces fonctions n’ont rien à voir avec les aptitudes humaines...

Baptisés, confirmés nous avons à être le Christ pas retouché ni déformé... A chaque moment nous avons à être les bénéficiaires du don qu’il nous fait de lui à travers les autres, être entièrement généreux et reconnaissants, c’est coïncider avec la grâce de notre baptême... Chaque sacrement que nous recevons tend à nous instaurer à nous restaurer ou a nous fortifier à l’intérieur de l’immense sacrement qu’est l’Église.

(Ibid. p. 24-26)

 Et Madeleine aborde les fonctions « qui ne sont pas les nôtres » ; voici ce qu’elle dit du prêtre :

« Qu’un prêtre soit n’importe qui ou n’importe quoi, le Christ en lui n’est pas n’importe qui ou n’importe quoi. Il est le Christ qui l’a identifié à son sacrifice et à son pardon. Quand il parle, c’est la grâce de l’enseignement du Christ, même si dans son enseignement on reconnait très mal l’enseignement du Christ, nous devons reconnaitre le Christ qui enseigne. »

(Ibid. p. 27)

MD a connu beaucoup de prêtres sur le terrain ; elle se fait une haute idée de leur fonction. Voici ce qu’elle dit dans un texte de 1957 « L’homme qui est seul » :

« Nous avons besoin de Jésus-Christ ; nous avons besoin de ceux par qui l’Église le donne ; nous avons besoin du prêtre… La vie missionnaire est un essentiel chrétien.

Il lui faut les éléments essentiels de la vie chrétienne ou bien elle ne sera pas : d’avance, elle est liée au prêtre. Le prêtre est indispensable à un apostolat parce que le sacerdoce est indispensable. Sans lui et sans un luxe de circonstances exceptionnelles, la vie apostolique sera frappée de dégénérescence. Elle ne recevra pas les éléments essentiels à son développement… Il n’est pas question de savoir si nous trouvons que cela est bien ; cela est ainsi ; on vit la vie, on ne l’organise pas… Les fonctions vitales qui nous donnent Jésus-Christ sont remises au sacerdoce auquel des hommes acceptent de faire servir leur vie. Ils acceptent qu’on les rencontre aux lieux et place de Jésus-Christ. Là où est un prêtre, là est la communication, pour nous nécessaire, de Jésus-Christ. »

(Ibid., pp 122-123)

Le regard posé par Madeleine sur le sacerdoce est lié à son grand sens de la vie sacramentelle par laquelle « la sainteté advient à l’Église » et spécialement de l’eucharistie dont elle dit : « Plus je vais, plus je pressens qu’elle est la somme de l’Amour. »

Et je voudrais pour terminer vous citer un passage d’un autre écrit d’elle sur Charles de Foucauld écrit en 1946 :

« Partout où, dans les églises, il y a eu des adorateurs ‘ en esprit et en vérité’ - un curé d’Ars, un Benoît Labre, un Charles de Foucauld - la grâce a bousculé des âmes et le monde a tressailli…  Ne manque-t-il pas dans nos paroisses ce ressort secret qui déclencherait l’expansion de la grâce parce qu’il manque ce recours ardent au Christ présent parmi les siens ? »

(La sainteté des gens ordinaires, p. 120)


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