A l’école des Pères du désert...

Etape n°1 : «   Fuis ! »

Arsene le Grand
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Au IVème siècle, un père du désert Arsène le Grand, reçoit un ordre dans la prière, tandis qu’il se trouve au palais impérial : «   Fuis, tais-toi et demeure en repos ». Cet appel le conduit au désert de Scété en Egypte, où il devient moine. Fuir, pourquoi ? Pour trouver Dieu, revenir vers le Père par le Christ et dans l’Esprit, accueillir son amour dans la solitude et le silence, recevoir de manière nouvelle la vie divine, retrouver une disponibilité intérieure à l’écoute, méditer la Parole de Dieu, prier pour les hommes…

 

La joie ou la tristesse ?

Le monde en tant qu’espace pour notre vie n’est pas unifié. Créé par Dieu, il n’est plus ce paradis terrestre où l’être humain, Adam, vivait dans l’intimité avec son Créateur. Il nous divise en ce qu’il nous place chaque jour devant des biens et des maux. Il nous disperse en tant qu’il nous tire d’un côté puis de l’autre. Il nous tend vers une réalité puis vers une autre en un mouvement ininterrompu. Il suscite le désir de réalités pour les yeux puis de réalités pour le corps ou pour l’esprit. Il multiplie les soucis et les inquiétudes liées aux choses du monde : « Aurons-nous demain ce dont nous avons besoin ? Ne vais-je pas manquer d’amour et d’amis ? » Notre corps comme le corps social vit désormais comme dans une prison : il est devenu prisonnier de toutes sortes de sollicitudes. Au terme, nous aurons trouvé internet, une foule de pensées, des choses à faire en grand nombre mais nous aurons perdu Dieu, l’Unique nécessaire et l’union à Lui. Frustré du Bien par des biens transitoires, la tristesse nous envahira au lieu de la joie que le Christ nous promet.

Fuis pour être sauvé

Sauvé de quoi ? Des choses qui passent, des futilités, des vanités. Arsène, comme moine, a fui pour toujours pour un cœur à cœur avec Dieu: « Comment doit-être le moine ? Selon moi, seul avec le Seul » (apophtegme anonyme). Tous ne sont pas des moines mais à chacun, une retraite est toujours offerte, sans qu’elle implique de quitter sa maison ou le monde : en fermant les yeux dans le bus, en demeurant seul dans sa chambre, en se rendant dans une chapelle pour prier, en prenant une journée de désert dans un monastère...

Séparé pour aimer

Une séparation provisoire ou définitive est à la fois un retour sur ses pas, une marche en arrière pour retrouver le paradis perdu par le péché ou reprendre le chemin de la conversion ; aussi, un éloignement pour un instant ou pour toujours, un départ comme Elie qui quitte Yizréel pour le désert de l’Horeb en vue de retrouver le souffle initial (cf. 1 Rois 19) ou Abraham qui quitte sa patrie pour marcher en présence de Dieu (cf. Gn 12).

Cette retraite n’est pas recherchée pour elle-même. Elle ne manifeste pas un manque d’amour mais une pauvreté, une misère en vue d’un surcroît d’amour : une relation amoureuse avec Dieu, une faim de Dieu, une extraction de l’esprit du monde jusqu’en ses racines intérieures pour mieux aimer les hommes et vivre en plénitude de l’Esprit de Dieu.

Etape n°2 : «   Fuis et marche ! »

Mémoire de l’étape n° 1 : La fuite au désert est un premier pas. Elle vise selon Charles de Foucauld un fruit pour l’avenir. Sans cette étape nécessaire, ce fruit ne viendra pas à maturité : « Il faut passer par le désert et y séjourner avec la grâce de Dieu (…) C’est une période par laquelle toute âme qui veut porter du fruit doit nécessairement passer ; il lui faut ce silence, ce recueillement, cet oubli de tout le créé au milieu desquels Dieu établit en elle son règne et forme en elle l’esprit intérieur, la vie intime avec Dieu (…).
Plus tard, l’âme produira des fruits exactement dans la mesure où l’homme intérieur se sera formé en elle. Si la vie intérieure est nulle, c’est une source qui voudrait donner la sainteté aux autres, mais qui ne le peut ne l’ayant pas. On ne donne que ce qu’on a et c’est dans la solitude, dans cette vie seul avec Dieu seul, dans ce recueillement profond de l’âme qui oublie tout pour vivre en union avec Dieu que Dieu se livre tout entier à celui qui se donne tout entier à lui » (Charles de Foucauld, 18 mai 1898).

La fuite au désert : un appel et un arrachement

Saint Cassien
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Dans le Ps 45(44), 11-12, le roi déclare : « Ecoute, ma fille, regarde et tends l’oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père, alors le roi désirera ta beauté ». Le départ de la bien-aimée est la réponse à un appel. Cet appel paternel vise un bien. Selon J. Cassien, c’est cet appel qu’il faut suivre, car, dans cet appel, le vrai Père se dévoile, lui qui recherche notre fécondité. « Pour le suivre, il faut quitter la maison de son père charnel et l’oublier » (Conférence III). Partir ne signifie pas tout quitter pour toujours. Pour la plupart, ce départ est une désertion de cœur pour un temps : une minute, une heure, une journée, … Pendant ce temps, le cœur est dégagé des soucis des choses du monde et du moment. Ces dernières sont quittées afin que Dieu voit notre beauté dans cet abandon et qu’en retour, notre cœur soit ramené à l’essentiel, à ce qui ne passe pas, la Jérusalem céleste.

Ce départ est néanmoins un arrachement. Il n’est pas aisé de se déraciner d’un sol familier, d’une vie ordinaire pour être planté ailleurs à partir d’une marche ininterrompue. Selon Evagre, tout déserteur est un athlète, qui « émigre seul quittant sa patrie, sa famille et ses biens pour faire face à de brillants combats » (Traité à Euloge). Fuir signifie à la fois échapper, s’échapper par la fuite mais aussi se sauver pour être sauvé. « Arsène, fuis les hommes et tu seras sauvé » : tel est l’appel à la solitude entendu vers 394 par Arsène, qui vivait à la cour de Théodose. La réponse libre à cet appel le conduit à s’embarquer pour l’Egypte et à vivre désormais parmi les moines de Scété.

Le début d’une marche

Cette fuite, première séparation physique, début d’une anachorèse, est le commencement d’une marche. Elle initie une réponse généreuse à Dieu qui appelle et exprime cette réponse par un renoncement concret. Elle fait entrer d’une certaine manière dans une élite : le petit nombre des baptisés qui veulent aller jusqu’au bout de l’appel de Dieu. Ils ne veulent pas quitter cette vie sans avoir trouvé Dieu ici-bas.

En ce sens, la fuite au désert est comparable au premier barreau d’une échelle ou aux premiers pas dans l’ascension d’une montagne. Elle marque une étape franchie dans l’échelle de Jacob qui monte jusqu’au ciel (cf. Gn 28, 12) ou dans l’ascension de la montagne qui conduit Moïse à la rencontre avec Dieu (cf. Ex 24).

 

Désormais comme un exilé ou un étranger

Le départ pour le désert rappelle l’exode des hébreux d’Egypte en hâte durant la nuit (cf. Ex 12), l’exil volontaire de Jean-Baptiste au désert depuis Jérusalem (cf. Mt 3), ou encore le départ précipité d’Elie pour le mont Horeb afin de fuir Jézabel (cf. 1R 19). Toute fuite engendre un dépaysement. Elle place le fuyard dans la condition d’un étranger. Peregrinus en latin désigne l’étranger, le pérégrin par opposition au citoyen. D’origine militaire, ce terme renvoie au séjour à l’étranger du soldat qui sert en dehors de son pays. Eloigné de sa terre natale, il espère recevoir l’hospitalité due aux étrangers. Ainsi, partir pour une journée de désert implique d’abandonner sa vie habituelle, le cadre ordinaire d’une vie, un réseau humain, ne serait-ce que le temps d’une journée ! Ce départ est à la fois un arrachement aux choses du monde et un dégagement, une libération pour les choses du Seigneur (cf. 1 Co 7, 32-34). Il y a dans un premier temps une perte réelle : l’abandon de certains biens, d’un milieu ordinaire, … ; dans un deuxième temps, un gain réel : une libération de tous les soucis liés à un milieu de vie et, par conséquent, une certaine insouciance, une ouverture concrète aux choses du Seigneur. « Quitte ton pays, ta parenté, et la maison de ton père pour le pays que je t’indiquerai » (Gn 12, 1). Les premiers mots de cette parole divine insistent sur l’abandon à consentir. Abraham ne vivra pas l’Alliance avec sa parenté. Il ne deviendra pas ami de Dieu dans le pays de ses pères. Au terme de multiples abandons, il ne sera pas le père d’une multitude de peuples sans avoir renoncé de manière ultime à l’attachement à son fils Isaac (cf. Gn 22). Selon saint Jérôme, Dieu le pousse à abandonner le pays des Chaldéens « pour habiter la région des vivants » (Lettre XXII). Sa séparation n’est pas seulement physique. Il quitte non seulement sa patrie mais aussi, de cœur, le peuple et la maison de son père pour s’unir selon le Ps 45(44) à l’Epoux. Avec le Christ, il meurt aux éléments de ce monde pour contempler non les choses qui se voient mais celles qui sont invisibles (cf. 2 Co 4, 18). « Désertant de cœur cette demeure temporelle et visible » (J. Cassien, Conférence III), il porte son regard vers « celle où nous demeurerons éternellement ».

Une marche ininterrompue dans la foi

Une fois parti, une marche ininterrompue commence. Dans l’Exode, le peuple de Dieu quitte l’Egypte non pour demeurer au désert mais pour entrer en Terre promise. La marche au désert ne cesse pour le peuple qu’avec la terre possédée et pour nous, le ciel trouvé. « Oubliant les choses en arrière, dit saint Paul, je suis tout tendu vers celles qui sont en avant » (Ph 3, 13). Comme lui, il faut accepter de partir avec peu de choses. En effet, tout départ place dans une situation de pauvreté. Privé de biens ordinaires et d’appuis connus, parviendrai-je à marcher ?

Cette situation nouvelle de pauvreté et de dénuement engendre des peurs. Elle appelle un acte de foi. « Ne vais-je pas manquer de tout ? Pourrai-je supporter cette situation de manque ? » Pas de téléphone, si je suis en retraite ; pas ces choses habituelles à faire dans lesquelles je trouve un accomplissement ; pas ces êtres auxquels je suis attaché. L’exilé volontaire est un pauvre. L’étranger est exposé au danger et à la misère : « Qui me nourrira au désert ? Ne serai-je pas un inconnu sur cette terre étrangère ? Sur qui pourrai-je m’appuyer ? Que trouverai-je dans cet exil ? » Selon Evagre, « si tu commences à marcher selon Dieu dans la voie des débuts, avec une foi ardente et selon l’Esprit divin », ton âme sera parée « des ailes de la vertu, se tenant ainsi éloignée des lieux familiers et se hâtant de voler vers le ciel même » (Traité à Euloge).

Emporte donc le moins de choses possibles ; en fait, une seule, la foi, qui sera ton roc, ton appui. Selon Evagre, écarte avec force et courage tous les biens inutiles et garde ton cœur solide : « Quand tu fuis seul après avoir abandonné ce que tu possédais et que tu gagnes un autre endroit, emporte avec toi une foi parfaite et l’espérance ainsi qu’un cœur solide ».

Etape n°3 : «   Ne retourne pas en arrière ! »

Mémoire de l’étape n° 2 : La fuite au désert est un départ sans retour. Elle initie un chemin qui se poursuit sans interruption jusqu’à la mort. Elle se traduit par des actes concrets posés chaque jour : se retirer chaque jour dans sa chambre et y demeurer ; privilégier la recherche de Dieu sur toute autre quête ; être attaché à la prière plus qu’à tout autre attachement. Alors, tout déserteur devient comme Abraham qui quitte dans la foi son pays sans jamais y revenir (cf. Gn 12), comme Jean-Baptiste qui demeure au désert sans aucun arrêt à Jérusalem, comme les hébreux qui laissent l’Egypte derrière eux pour avancer dans le désert malgré les tentations.

Le danger du retour en arrière

Dans le Livre de l’Exode, les hébreux quittent l’Egypte pour le désert. Le premier pas est un départ physique. Il engendre une marche au désert qui va manifester la difficulté d’une séparation de cœur. Le peuple éprouve sa pauvreté et sa misère. Le désert devient alors pour le peuple le lieu du châtiment et du retard. Son séjour au désert se prolonge et l’accès à la terre promise est interdit à toute une génération. Dans l’Evangile, les tentations de Jésus au désert (cf. Mt 4 et Lc 4) reprennent l’expérience d’Israël.

Le Seigneur Jésus triomphe au désert là où Israël a succombé lors de sa traversée. Pour le peuple, le séjour au désert a été une période de purification intérieure avec le renoncement, l’humilité et la mort à soi pour vivre avec Dieu. Parce qu’il implique le silence, la monotonie, l’enfouissement, le désert est à la fois une épreuve de vérité mais aussi une expérience de sa faiblesse et de son néant. Au désert, le peuple est confronté aux tentations et se laisse aller aux murmures. A Massa (cf. Ex 17, 1-7 et Dt 6, 16), il a soif et querelle Moïse. Il exige de Dieu dans l’instant un signe en vue du don de l’eau. Très vite, après avoir quitté l’Egypte, il est adultère, prompt à retrouver du confort et des sécurités personnelles. « Une des grandes tentations au désert est de vouloir le peupler de diversions, soit de pure curiosité, soit de contacts et de productivité » (Dom Leloir, Désert et communion). A plusieurs reprises, les hébreux sont tentés de rebrousser chemin : « Qui nous donnera de la viande à manger ? Nous nous souvenons du poisson que nous mangions pour rien en Egypte, et des concombres, et des melons, et des poireaux, et des oignons et de l’ail ! Et maintenant, notre gosier est sec ; plus rien, rien que la manne sous nos yeux ! » (Nb 11, 4-6).

Aller de l’avant par une conversion intérieure

Le désert se traduit toujours par une rupture physique : partir en pèlerinage dans un pays étranger, se retirer une heure dans une journée pour prier… Cependant, cette première séparation vise une désertion du cœur, une conversion spirituelle : le fait de vivre de l’intérieur comme un hôte et un pèlerin sur la terre.

Cette conversion aboutit à cette affirmation d’Origène : « Ici-bas, je suis un hôte et un pèlerin comme mes Pères » (Homélie sur les Nombres 23, 11). Il s’agit d’être de cœur comme un pèlerin, de vivre une désinstallation à l’intérieur : « Il faut se séparer du monde si l’on veut servir Dieu. Il faut abandonner le monde, je ne dis pas matériellement mais spirituellement ; ce n’est pas avec les pieds qu’il faut aller de l’avant mais avec la foi » (Homélie sur l’Exode 3, 3).

Dans un premier temps, le corps est séparé par le premier pas de la fuite au désert mais l’esprit est travaillé : la prière est peuplée de distractions ; ou, une journée en solitude se passe dans la mémoire des choses laissées derrière soi. Petit à petit, une paix est donnée par l’action de l’Esprit à condition d’aller de l’avant avec la force de la foi.

Demeurer en étranger

Jacob a été appelé Israël quand il sortit du pays de ses pères en Mésopotamie (cf. Gn 32). Les Apôtres ont renoncé à tout ce qu’ils avaient pour être dispersés après la Résurrection en divers pays et y vivre dans la pauvreté. Dans ses voyages missionnaires, saint Paul était peu connu. Dans ses tribulations, personne ne lui portait secours, de sorte qu’il mettait son espérance dans le Seigneur. Cet Apôtre a vécu à l’imitation de son Maître, Jésus, qui est venu ici-bas en étranger et n’avait rien pour reposer sa tête (cf. Mt 8, 20). A leur suite, chacun doit vivre comme sous une tente sans demeure définitive ; ne pas tenir à cette vie qui passe comme à une réalité qui dure ; ne pas être enraciné sur cette terre comme en un monde dont la figure ne passe pas (cf. 1 Co 7, 31) ; ne pas retourner de cœur vers les lieux ou les personnes que l’on a quittés par des désirs ou des réalités sensibles.

Les Pères du désert insistent sur le combat à mener une fois parti au désert :
« Si tu t’es retiré loin de tes parents selon la chair et que tu sois devenu étranger à cause de Dieu, ne laisse pas le charme de leur souvenir pénétrer en toi : quand tu es assis dans ta cellule, ne te laisse pas aller à la compassion pour ton père ou pour ta mère, au souvenir d’un frère ou d’une sœur, à la tendresse pour des enfants ou au désir d’une femme, toutes choses que tu as abandonnées » (Traité d’Abba Isaïe).

Au désert, comme pour les hébreux, les souvenirs reviennent. Ils représentent le pays que l’on a quitté, la consolation d’une famille, une fécondité plus grande auprès des siens. Dans les Institutions cénobitiques, V, 32, J. Cassien rapporte l’histoire d’un moine qui reçut après 15 ans de vie au désert des lettres de ses parents et amis. Il craignait que la lecture de ces lettres lui rappelle les visages et les lieux qu’il avait quittés depuis longtemps et le prive d’une paix intérieure acquise au prix de tant de labeur. Il décide alors de les jeter au feu sans les lire.

Au désert, le dépaysement se meut en épreuve. L’exilé, l’expatrié volontaire doit demeurer en étranger sur la terre de son exil tout en ressentant l’insalubrité du climat et la lourdeur éprouvée dans son corps jusqu’au découragement. Il s’est désinstallé non pas pour se réinstaller mais pour demeurer dans l’insouciance en vue d’une recherche authentique de Dieu. Alors, les biens du désert se donnent :
« Le silence, tu le trouveras facilement si tu le veux : personne, en effet ne te parlera des soucis d’autrefois, parce qu’on ne connaît pas ta famille ; personne ne te contraint à t’attacher à des soucis ; tu n’obtiens pas la confiance d’une foule de gens parce que nul ne te connaît ; l’humilité t’entoure de toutes parts …, tu te trouves au milieu de la pauvreté, car il n’y a personne qui t’honore au point de te fournir ce qui te manque » (Zacharie le scholastique, Vie de l’abba Isaïe).

Etape n°4 : «   Tais-toi ! »

La vie nouvelle dans le Christ, l’union aussi intime et constante que possible du chrétien avec le Seigneur ressuscité est au cœur de la vie de l’Eglise. Pour la plupart des baptisés, elle est vécue en demeurant dans le monde. Pourquoi fuir au désert de manière temporaire ou durable ? Afin de vivre dans le recueillement et le silence pour unifier notre personne par la recherche de Dieu seul dans la solitude. Séparé un instant des autres hommes, retiré de manière effective du monde, chaque baptisé gardera en lui dans la solitude la pensée de Dieu. Cette pensée s’imprimera dans son âme « comme un sceau ineffaçable grâce à un souvenir pur et continuel » (saint Basile,Grandes Règles).

Etant en paix avec Dieu, chacun de nous sera cause de paix pour les autres. Il ressemblera à ce soldat, ce veilleur qui porte partout en lui la pensée de Dieu et garde toujours son souvenir.

Stable et en mouvement

desertEn priant ou en vivant une journée de désert, chacun s’extrait du monde. Ce départ est un arrachement. Une fois parvenu au lieu de sa retraite, l’exilé ne doit pas s’installer et recréer un autre monde, copie du monde qu’il vient de quitter. Il ressemble désormais selon le Ps 102 (101), 7 au « pélican du désert, à la hulotte des ruines ». Il veille et gémit comme « l’oiseau solitaire sur un toit ». Il est en solitude. Il vit maintenant en étranger sur la terre dans l’attente de la vraie patrie. Il a rendu son âme étrangère au monde et à ses préoccupations. Il est nulle part chez lui, parce qu’il sait toute réalité passagère et éphémère.

Détaché de tout, il n’est attaché qu’à Dieu seul pour le chercher et le trouver sans cesse. Le moine est ainsi celui qui ne prend jamais ses aises avec sa cellule comme avec son monastère. Il se sent étranger même avec les personnes et dans l’endroit qui lui sont le plus familiers. Il entretient en lui l’état d’esprit d’un étranger afin de se réjouir d’abord en Dieu, « de goûter ses charmes, ses délices et la douceur de ses paroles, ce qui lui permet de dire : « je me suis souvenu de Dieu et j’ai été dans la joie » (Ps 76, 4) et « que tes paroles sont douces à mon palais, plus que le miel à ma bouche » (Ps 118, 103) » (saint Basile). Agathon, père du désert, rapporte qu’un moine a quitté un jour sa cellule où il y avait un lit en disant : « j’allais quitter cette cellule, sans avoir remarqué ce lit, si un autre ne m’en avait parlé ». De même, l’abba Eladios pratiquait au désert une réserve et une discrétion du regard au point de ne jamais lever les yeux pour voir le toit de l’église. D’une part, le moine ou le chrétien s’est rendu étranger au monde au point de s’écrier : « je suis un hôte sur la terre » (Ps 119, 19) ou « Ecoute ma prière, (…) car je suis un hôte chez toi, un résident comme tous mes pères » (Ps 39, 13). D’autre part, une fois en solitude, il ne reconstitue pas des habitudes nouvelles. Comme un oiseau solitaire sur un toit, il demeure stable en cellule, tout en étant en mouvement. Il entretient en lui l’état d’esprit d’un étranger. Il se sépare de tout, y compris de sa cellule, afin « de rendre sa pensée inséparable de Dieu » (Jean Climaque). Il est comme un migrant qui ne quitte plus sa cellule. Il vit selon une expression latine une « peregrinatio in stabilitate ». Il s’applique surtout à rester dans sa cellule selon la parole d’un ancien : « va, assieds-toi dans ta cellule et ta cellule t’apprendra tout » (apophtegme).

Les biens du désert : le silence et la solitude

En réponse à l’appel du désert, chacun est devenu un solitaire. En grec, le verbe qui a donné le substantif « anachorète » signifie : retourner sur ses pas, se retirer, retourner en arrière. L’exilé volontaire revient comme Elie à l’Horeb (cf. 1R 19) au lieu de son origine : le mystère enveloppé de silence (cf. Rm 16, 25), le sein du Père où il a été engendré, la Parole originelle prononcée sur lui. Il trouve au désert un lieu fort, un refuge pour une conversion, « une citadelle inaccessible au démon de la tristesse » (Evagre, Traité pratique). Il y vient pour abandonner ses vieux vêtements et revêtir le vêtement thaborique du Christ sur la montagne (cf. Lc 9, 29) ; pour être dessaisi de l’esprit du monde et prendre de la force et de la vigueur dans l’Esprit de Dieu en revêtant « l’armure de Dieu » (cf. Ep 6, 11). Même s’il est temporaire dans sa forme extérieure, ce départ au désert est un abandon sans retour, afin de retrouver sans cesse le goût de Dieu et de succomber à ses charmes : « je t’amènerai au désert et je parlerai à ton cœur » (Os 2, 14).

 Cependant, la fuite au désert est le commencement d’un dur combat fait d’étapes successives. Une fois au désert, une nouvelle étape est à vivre : se taire. « Tais-toi, ne discute pas avec toi-même, tu reproduirais en toi l’esprit du monde et ta séparation ne servirait à rien » (Un carme). Au désert, un bien a été trouvé : le silence. Cependant, les sens sont encore malades et fragiles. Ils portent encore les souvenirs, les impressions, les images conservées dans la mémoire. D’un côté, les sens se trouvent soudain sans nourriture, sans stimuli, à la disette. De l’autre, ils continuent à agir et à provoquer dans l’âme un bruit incessant. Ils parlent et livrent l’âme à leur pouvoir. Il en résulte trois guerres : celle de l’ouïe, de la parole et de la vue.

L’esprit du monde continue de vivre dans l’âme de l’exilé volontaire. L’âme a perdu ses appuis ordinaires : son peuple et la maison de son père (cf. Ps 45(44), 11). Elle est comme plongée dans la nuit. Elle doit trouver de nouveaux appuis : la foi, l’espérance et la charité. « J’étais, s’exclame Jean de la Croix, avec appui sans appui » (Poème). Elle doit entrer dans l’oubli et faire la guerre à l’homme ancien qui cherche sa satisfaction personnelle et se cherche lui-même.

Un certain silence intérieur est au bout de ce combat. Il n’est pas l’absence de paroles mais disponibilité et accueil de la Parole de Dieu. Le solitaire est comme un arbre qui ne peut porter du fruit, s’il est constamment transplanté. Il ne se déplace pas d’un lieu à l’autre mais demeure sédentaire dans sa cellule. Là, il écarte avec la force de l’Esprit les désirs passagers et trompeurs comme le désir de l’agitation. Il attend dans la paix par l’action transformante de Dieu dans la solitude et la prière la cécité des images du monde et le silence des bruits mondains. Il s’écrie avec le prophète Jérémie : « Sous ta main, je me suis assis, solitaire » (Jr 15, 17) ; puis avec le Livre des lamentations : « il est bon d’attendre en silence le salut de Dieu » (Lm 3, 26).

Etape n°5 : «   Parle ! »

La fuite du désert vise une union aussi intime et constante que possible avec le Seigneur ressuscité. Elle accomplit notre commune vocation au continuel souvenir de Dieu dans la solitude. Elle cherche un temps de recueillement dans le silence en vue d’une présence nouvelle dans l’Esprit aux hommes et à Dieu le Père. Pourtant, une fois en solitude, un monde intérieur surgit rempli de désordre et de bruit. L’affairement propre à la vie dans le monde a engendré le tumulte des paroles futiles, des pensées charnelles, des suggestions variées, des tentations et de multiples mouvements intérieurs.

Cette multitude nous exproprie de notre vrai moi. Elle fait ressurgir le moi égoïste avec ses complicités et sa recherche de satisfactions propres. Elle nous enferme en nous-mêmes d’une manière grossière ou subtile et fait obstacle à l’émergence d’un « je » véritable. Pour cette raison, le silence et la solitude sont parfois dangereux pour des êtres que troublent encore une colère ou qui gardent de la rancune. Ils exposent à une rumination qui va accroître le repli sur soi.

En solitude, l’expérience d’un vide

En solitude, à une vie remplie succède l’expérience d’un vide. Soudain, il n’y a plus rien, alors qu’auparavant, notre être trouvait du plaisir à des choses sensibles qui mettent en mouvement ou à un projet qui mobilise. Un père du désert compare le solitaire à une belle courtisane qui a fui ses amants. Dans sa fuite, la courtisane a trouvé une libération mais ses anciens amants la poursuivent, car ils regrettent son départ ; ainsi, les passions de l’âme en solitude. Une fois dans le silence d’une cellule, l’homme de chair réclame son dû de stimuli. Notre moi pécheur se perd dans les méandres de sa propre complexité. Ce moi opaque, complice, multiplie les efforts en vue d’une stratégie qui vise à ne pas quitter le vieil homme.

Il en résulte un “cinéma intérieur” qui disperse les forces et enferme en soi : des pensées naissantes qui suscitent d’autres pensées en un processus sans fin ; des désirs irréalisables qui demeurent pourtant à la conscience et mobilisent le cœur ; des paroles intérieures sans interlocuteur liées à la rumination de plaisirs, de peurs, de rancœurs, de doutes, d’illusions, de suspicions, … ; des images puisées dans le vaste réservoir de la mémoire à partir d’événements anciens qui demeurent chers à la sensibilité.

L’attente d’un salut

fresque du ChristEn présence de ce tumulte intérieur, il est vain de chercher un silence absolu : silence de toute parole, de toute aspiration et de toute pensée. Il est également dangereux de vouloir arriver à un silence par ses propres forces ou par une technique. A l’opposé de tout volontarisme, les Pères du désert parlent à partir du Ps 136, 9 de briser contre le roc du Christ ce tumulte.

Dans la solitude, chacun découvre avec douleur qu’il a certes fui le monde mais qu’il n’échappe pas à lui-même. Il a suivi le Christ dans la retraite et le silence. Il a trouvé dans une cellule un lieu sûr, un refuge où il peut s’adonner plus facilement à la prière mais son cœur n’est pas encore devenu une cellule intérieure. Il est encore crucifié par son monde intérieur. Que faire ? Quel salut dans l’amour de la solitude et du silence ? « Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant » (Phi 3, 13). Avec saint Paul, les Pères du désert demandent qu’on n’évalue pas l’état de son âme et qu’on ne mesure pas le chemin parcouru pour se décourager ou en tirer satisfaction mais qu’en étant persuadé de n’avoir encore rien fait que chaque baptisé soit tendu vers l’avant. « Je vais au Seigneur, dit l’abbé Pambo dans un apophtegme, comme si je n’avais pas commencé à le servir ». Seul l’aujourd’hui importe et, avec lui, le pèlerinage jamais achevé vers le lieu du cœur. L’oubli du passé est le premier pas à faire avec son corollaire : le souvenir constant de Dieu, la tension vers l’avant, l’attention à sa présence soutenue par une invocation brève et fréquente. Ainsi, en solitude : prie ! Lis d’une manière précise et déterminée ! Travaille ! Aime intensément le Christ et l’Eglise ! Parle d’une manière paisible à Dieu et aux saints ! Vis des sacrements, … Alors, l’Esprit Saint qui enseigne à l’intime du cœur et crie : « Abba, Père » (cf. Rm 8, 15), te sera donné et te libèrera de l’esprit du monde.

L’ascèse du regard et de l’écoute

moine priantEn solitude, le solitaire substitue à des pensées parasitaires d’autres pensées. Dans l’oubli du monde, il se souvient de Dieu et le regarde selon la promesse du Ps 34 (33), 6 : « Qui regarde vers lui resplendira sans ombre ni trouble au visage ». Dans les ténèbres et la nuit d’un cœur encore tumultueux, il entend la voix du Christ (cf. Jn 10, 8 et 16) et acquiert un regard angélique, un œil chérubinique. Il mène une vie paisible, sans empressement, en travaillant de ses mains pour gagner le pain qu’il mange. Il prononce calmement les paroles qu’il adresse à Dieu. Il cultive un tact spirituel, un instinct qui lui fait trouver en toutes choses la volonté de Dieu. Il entre dans le silence de l’exercice des puissances par la pratique du regard, de l’attention et du recueillement.

Selon saint Macaire, poussée par l’Esprit, « l’âme rassemble et réprimande comme des enfants qui folâtrent les pensées que le péché a dispersées ça et là ; elle les ramène dans la maison du corps, attendant toujours le Seigneur dans le jeûne et l’amour, jusqu’à ce qu’il vienne et le recueille véritablement » (Homélies spirituelles). Les Pères prennent une autre image : la vie intérieure est comme déposée sur cet autel sur lequel Elie le prophète fait descendre par sa prière le feu de l’Esprit en 1R 18. Ce sacrifice amène l’avènement de la pluie spirituelle dans l’âme : la cellule intérieure. Cet avènement passe dans la force de l’Esprit par une ascèse du regard et de l’écoute où, selon J. Climaque, le baptisé devient indifférent à « toutes les choses humaines, si raisonnables qu’elles paraissent » (L’Echelle sainte), puis sourd et aveugle à tout ce qui peut le faire sortir du souvenir de Dieu : d’un côté, concentration du regard et de l’attention sur Dieu ; de l’autre, libération de l’espace intérieur de tout ce qui l’encombre par l’acte de ne pas s’occuper de ce qui ne nous regarde pas, de ne pas juger qui que ce soit dans notre cœur, de ne pas se préoccuper des jugements vrais ou supposés des autres sur nous, de ne pas ruminer intérieurement tristesses, déceptions, contrariétés, rancunes ; de ne pas nous laisser emporter par un empressement excessif au travail, etc.

Parole et regard en vue d’une prière

icône de saint BasileL’être humain est un être de parole et de regard. L’usage de la parole et du regard varie d’une personne à l’autre. Dans cette maison qu’est l’Eglise habitent à la fois des êtres de silence et des êtres de parole. Le silence des yeux et la restriction de la parole est néanmoins demandée à tous en vue d’un type de parole et de regard. Les Pères sont facilement extrêmes dans leur manière d’approcher parole et regard. Pour saint Pachôme, « personne ne doit regarder un frère en train de tresser une corde ou de prier mais que ses yeux soient attentivement fixés sur son propre travail » (Règles) ; pour saint Basile le Grand, « en général, toute parole est inutile, quand elle ne sert de rien pour le but que l’on s’est proposé pour le service de Dieu » (Règle brève).

Ce père du désert restreint l’usage de la parole à une raison particulière relative au soin de l’âme, à une nécessité pressante ou à un besoin en lien avec le travail auquel on est occupé. Pour tous les Pères, le passage par le silence vise une qualité de parole. Il ne s’agit pas seulement d’entrer dans une mesure dans l’usage de la parole mais de rechercher un type de parole caractérisé par un ton de voix, un sens de l’opportunité et un choix d’expressions. Dans la foi chrétienne, Dieu parle et se tait. Il y a une égale valeur du silence et de la parole. Dans un silence éternel, Dieu a proféré le Verbe, son Fils. Dans sa Création, il opère continuellement une action silencieuse, sans bruit. En même temps, il nous donne son Fils, Jésus-Christ, qui a prononcé des paroles ineffables et nous reflétons ce Verbe divin par nos paroles bonnes. En Gn 3, à travers le serpent, la parole devient séductrice, rusée, trompeuse. Dans la solitude, le silence vise des pensées nouvelles, de saints désirs, l’écoute de belles paroles afin de réduire au silence dans l’Esprit les pensées mauvaises, les désirs superficiels, les paroles vaines. Alors, l’être humain retrouve sa voix véritable et sa parole et son regard deviennent prière à l’image de saint Ignace d’Antioche : « l’eau vivifiante (l’Esprit Saint) vit en moi : cette eau parle en moi et me dit : « viens au Père » » (Lettre aux Romains). Dans le silence et la solitude, parole et regard s’orientent vers la prière. L’âme cherche alors des mots et des gestes pour s’adresser à son Dieu. Elle les trouve par la méditation constante des Ecritures et les puise en particulier dans le Livre des psaumes. C’est pourquoi le Pseudo-Athanase donne ce conseil : « Ayez des psautiers et apprenez les psaumes » (Traité sur la virginité).

Etape n°6 : «   Travaille ! »

L’attirance du désert est déjà un don de Dieu. Pourtant, une fois au désert, quelle activité et quelle prière ? Que faire durant une retraite ou une journée de désert ? Paradoxalement, il ne s’agit pas tant de faire quelque chose ni même de prier que d’avoir toujours devant les yeux l’amour de Dieu pour nous et d’entrer dans l’expérience du désert, sans savoir à l’avance ce que la solitude du désert réserve au solitaire, car selon un ermite :
« Là comme partout, il n’y a pas deux âmes à suivre exactement la même piste et Dieu ne se répète pas dans ses créations. Bien rarement (peut-être jamais ?), révèle-t-il ses desseins par avance » (L’ermitage par un moine).

Le désert est sans pitié

ville du désertComment s’organise une journée dans une cellule monastique ? Tout en acceptant de ne pas savoir au départ, ici comme ailleurs, il faut apprendre. Selon un Père du désert, il « est tel homme qui restera assis cent ans dans sa cellule et qui n’apprendra pas, comment, dans sa cellule, il faut s’asseoir ». En ce lieu, il ne faut pas se chercher ni même chercher à produire quelque chose. L’écriture d’un livre, l’action directe sur les hommes, la fabrication d’une chose n’entrent pas dans les perspectives premières du désert. Si le solitaire désire secrètement dans sa cellule être ou devenir quelqu’un, il est voué à l’échec :
« Le désert est impitoyable : il rejette immanquablement celui qui s’y recherche. Entrez dans une sainte nudité … » (L’Ermitage)

Apprendre de la cellule

cellule de moine Dans les débuts en solitude, la splendeur de la cellule ne se voit pas. Le solitaire doit consentir à ne pas savoir habiter cet espace nouveau. Son cœur est à vif de tout ce qu’il vient de quitter. Il y a encore trop de tumulte dans son imagination et dans sa sensibilité pour qu’il soit captivé par les murs de sa cellule et par l’Invisible. Il a pourtant rêvé de cette maisonnette et ignore encore comment y demeurer.

Il en goûte d’abord l’austérité :
« Prenez patience, priez, taillez-vous de suite un cycle d’occupations : lectures, petits travaux sur la Bible ou tout autre sujet spirituel qui vous agrée. Peu à peu, vous découvrirez et goûterez la mystique de la cellule » (L’Ermitage).
Progressivement, la cellule du solitaire devient tout son univers. Il y dort, y travaille, y prend ses repas et ses délassements. « A part ses visites à l’église, il ne doit rien rechercher au dehors : tout lui est donné dans ce minuscule enclos » (Id.). S’occuper : tel est le maître-mot en ce lieu où l’on apprend à vivre et qui est devenu une terre sainte, un lieu sacré. Ainsi, à des heures fixées, une lecture déterminée et non une lecture de rencontre, sans suite, trouvaille de hasard, qui ne nourrit pas l’âme mais la jette dans l’inconstance. Accueillie à la légère, elle disparaît de la mémoire plus légèrement encore. Au contraire, il faut s’attarder dans l’intimité d’un maître choisi et se familiariser avec lui.

La méditation constante des Ecritures

Méditation des EcrituresEn cellule, la méditation jour et nuit de la Loi du Seigneur et la veille dans la prière constituent l’occupation principale. La Bible est par définition le Livre, celui dont on fait une étude appliquée et auquel le solitaire revient toujours. Selon Guillaume de saint Thierry, l’étude appliquée, attentive diffère de la simple lecture, autant que l’amitié diffère de l’accueil passager et l’affection née d’une fréquentation continue, du salut fortuit. La lecture, afin qu’elle soit fructueuse, suppose l’imprégnation : « Tu n’entreras jamais dans la pensée de Paul si, par l’attention suivie à le lire et l’application à le méditer, tu ne t’imprègnes au préalable de son esprit. Jamais tu ne comprendras David, si ta propre expérience ne te revêt des sentiments exprimés par les psaumes. Ainsi des autres auteurs. » (Lettre aux frères du Mont Dieu).

En vue d’une mémorisation et d’une rumination de la Parole, Guillaume de saint Thierry recommande de confier un passage de l’Ecriture à la mémoire avant de s’endormir :
« Il faut aussi chaque jour détacher quelques bouchées de la lecture quotidienne, pour les confier à l’estomac de la mémoire : un passage que l’on digère plus complètement ; qui, rappelé à nouveau, fera l’objet d’une incessante rumination ; une pensée plus en rapport avec notre genre de vie, capable de soutenir l’attention, de captiver l’âme et de la rendre insensible aux pensées étrangères. (…) En allant dormir, emporte toujours avec toi, dans ta mémoire et ta pensée, quelque passage sur lequel tu t’endormes paisiblement ; qui puisse à l’occasion alimenter tes rêves ; qui te surprenant au réveil, te rende à l’élan de la veille. Ainsi, pour toi, la nuit s’illuminera comme le jour et elle se fera ta lumière au milieu de tes délices» (Id.).

Le travail

Le travail, en particulier le travail manuel, constitue la seconde occupation. Il ne détourne pas de la prière mais y ramène. Il concilie deux paroles de l’Apôtre Paul : « Priez sans cesse » (1 Th 5, 17) et « travaillez nuit et jour » (2 Th 3, 8). Son but premier est la communion du solitaire avec ses frères qui se donnent de la peine pour nourrir par leur travail femme et enfants, offrir à Dieu les prémices de leur travail, faire du bien autour d’eux autant qu’ils le peuvent. L’astreinte au travail détourne de la paresse et rappelle que tout homme doit travailler pour se nourrir, afin, selon saint Paul, de n’être à la charge de personne : « si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus » (2 Th 3, 10).

Méditation des EcrituresEn solitude, le travail reste une occupation et non une raison de vivre. Le solitaire doit se garder de la passion pour le travail, en se livrant avec fièvre à des activités qui accaparent son esprit et le détournent de la prière. Elles finissent par causer un profond vide spirituel dans l’âme. C’est pourquoi dans la vie monastique le travail est souvent simple et peu absorbant pour l’esprit pour être conciliable avec la prière et la méditation des Ecritures.

Le solitaire cherche une étroite compénétration de la prière et du travail. Il établit une séparation, une cloison entre prière et travail mais cette cloison n’est pas étanche et le travail vient au soutien d’une prière continuelle et d’une union constante à Dieu en toutes choses.

Etape n°7 : «   Aime ! »

La recherche de Dieu et l’expérience de sa douceur dans le secret d’une cellule, si elle n’est pas un isolement individualiste ou une évasion dans l’irréel, établit dans une communion intime avec Dieu et avec tous les membres du Christ. En solitude, puisque le solitaire a quitté la société des hommes, il s’agit moins d’aimer ses ennemis que les frères et sœurs de solitude ainsi que la solitude elle-même. Les formes concrètes prises par cet amour sont variées et facilement connues à partir de l’Evangile : ne pas commettre d’injustices mais supporter en toute patience celles qu’on nous fait (cf. Ep 4, 1-3) ; se réconcilier avant le coucher du soleil, si l’on a un désaccord avec un frère (cf. Mt 5, 21-24) ; porter avec une grande patience les infirmités morales et physiques des frères ; s’obéir mutuellement dans le Christ (cf. Ep 5, 21) ; ne jamais rechercher ce qui est utile pour soi-même mais plutôt ce qui est utile pour autrui ; se témoigner en toute occasion une affection délicate, qui laisse le cœur libre et qui s’étende aux plus déshérités et à ceux qui sembleraient mal disposés à notre égard (cf. Règle de saint Benoit).

En solitude pour aimer

ElieLa tranquillité vécue à l’intérieur, le dégagement des soucis du monde, la solitude et le silence disposent le cœur à l’amour. Cet amour est inséparable de l’Esprit, cet esprit prophétique qui anime le prophète Elie. Avec ce prophète, reprenons les degrés qui conduisent à l’amour et qui correspondent aux trois conseils évangéliques. En 1 Rois 17, la Parole de Dieu retentit pour Elie : « Pars d’ici » (17, 3). Cette parole est proche de celle adressée à Abraham en Gn 12 : « Pars pour toi hors de ton pays, de ta famille et de la maison de ton père vers le pays que je t’indiquerai » (12, 1). Pour Elie, ce départ implique le renoncement à des biens terrestres. Il l’expose à la PAUVRETE (1er conseil évangélique). Il lui posera sans cesse la question d’un abandon effectif du monde avec ses réalités transitoires et périssables. Est-il vraiment parti ? A-t-il effectivement quitté en solitude l’éphémère, le terrestre, le mondain ? )

Apprendre de la cellule

moine orthodoxe « Tu te tourneras quant à toi vers l’Orient » (17, 3). Telle est la seconde demande contenue dans la Parole de Dieu. La tradition carmélitaine traduit ainsi ce verset : « contre l’Orient » ou « face à l’Orient ». Aller vers quelque chose, c’est aussi se diriger en face de quelque chose. Cette tradition voit dans cet appel la lutte contre les désirs naturels de la chair. Par là, il faut entendre ce que l’on désire spontanément : les besoins ordinaires, les attentes immédiates d’un être humain comme la reconnaissance, la réussite… L’Orient symbolise ces désirs et le solitaire va lutter contre eux, car la vie qu’il a choisie l’expose au manque, à l’austérité, au combat. Ce second aspect de la vie au désert correspond à la CHASTETE (2nd conseil évangélique), car ce conseil est lié aux désirs, aux affections, aux attachements.

« Et tu te cacheras au torrent de Kerit qui est en face du Jourdain » (17, 3). Se cacher à l’écart loin de la foule et demeurer dans cette vie cachée. Tel est le troisième appel de Dieu, qui est l’appel à l’OBEISSANCE (3ème conseil évangélique) : obéissance, d’une part, à Dieu qui appelle au désert ; obéissance, d’autre part, au réel, afin de demeurer au désert. Suis-je vraiment entré en solitude ? Est-ce que je vis pleinement caché afin d’avoir quitté de manière définitive les cités avec leurs foules et de vivre l’Evangile au désert ? Telles sont les questions que le solitaire devra se poser.

L’amour, réponse au péché

soeurs de JérusalemDans le 1er Livre des Rois, le torrent de Kerit est situé en face du Jourdain. Or, dans l’Ecriture, le Jourdain est une frontière. Après les 40 ans dans le désert, le peuple de Dieu franchit le Jourdain pour entrer en Terre promise. L’avant du Jourdain correspond au péché ; l’après, à une victoire sur le péché par le baptême en vue d’une vie dans l’amour

Ainsi, pour un vieux texte carme, le franchissement du Jourdain signifie la séparation du péché par une vie dans la charité : « afin que, par ta charité, tu sois coupé de tout péché » (L’Institution des premiers moines). Seul l’amour est victorieux du péché. C’est en vivant dans l’amour, amour de Dieu et du frère, par la grâce de l’Esprit que le solitaire parviendra à une victoire sur le péché et la mort.

« Et tu boiras au torrent et j’ai ordonné aux corbeaux de te ravitailler là » (17, 4). Au terme de la Parole de Dieu, l’appel de Dieu s’accompagne d’une promesse de boisson et de nourriture. Dieu prend soin du solitaire. Lorsqu’il a franchi les trois premiers degrés (Partir, aller face, se cacher), le 4ème degré donne accès à l’eau du torrent et à la nourriture des corbeaux. Le solitaire goûte alors aux délices de Kerit : eau et nourriture. Pour durer en ce lieu, ils sont indispensables. Les corbeaux, ce sont les saints prophètes. Comment nourrissent-ils ? Par leur humilité. En solitude, l’Esprit donne alors de goûter dans son cœur et expérimenter dans son esprit la puissance de la présence divine et la douceur de la gloire céleste. Le solitaire entonne alors dans le silence le Ps 63 (62), 1-2 : «  Par un désert sans chemin, sans eau, je suis entré dans le sanctuaire en ta présence, ô Dieu, pour voir ta puissance et ta gloire  ».

Etape n°8 : Vis dans l’Esprit et discerne les esprits !

TableauEn solitude, à l’image du temps, la vie intérieure peut être agitée ou paisible. Elle passe par des mouvements ou des réalités qui sont appelées « esprits », « motions », « inspirations », « pensées », « désirs », « suggestions » ou « passions de l’âme ». Ces termes traduisent différentes réalités ou mouvements dans l’âme.

Certaines produisent une paix dans l’âme ; d’autres, un trouble, une raideur, une aigreur, un zèle amer, une impatience, une exaltation de l’imagination, un engouement pour des théories abstraites… accompagnés de pensées brèves ou lancinantes. Ces réalités aboutiront parfois à une maladie de l’âme ou du corps, à un état de crise ou d’usure lancinante. Evagre le Pontique appelle par exemple « acédie » un « manque d’ardeur, dégoût, ennui, tiédeur, torpeur, paresse ou mélancolie » qui engendre une morosité et un désir de fuir la solitude.

Le discernement des esprits

moine au désertDans sa 1ère Epître, saint Jean lance cet appel : « ne mettez pas votre confiance dans tout esprit mais éprouvez les esprits (pour connaître) s’ils sont de Dieu » (1 Jn 4, 1). Il invite à une mise à l’épreuve, un discernement des esprits qui nous habitent. En grec, discerner signifie littéralement « apprécier, juger à travers ». Pour le solitaire, il s’agit d’apprécier si un désir, une inspiration, une pensée, une motion vient de Dieu, de soi ou de l’esprit du mal.

Ce travail ne se fait jamais seul mais avec l’aide d’un accompagnateur spirituel à qui le solitaire devra ouvrir son cœur. Il ira de pair avec un travail sur soi pour évangéliser un désir ou une passion de l’âme. L’enjeu est la fidélité à sa vocation et à la ferveur de la prière que peuvent éloigner un trouble, une pensée mauvaise, la morosité ou un désir de fuir les choses de Dieu.

Le processus de la tentation

Certains désirs ou suggestions sont des tentations. Afin de résister aux sollicitations de l’esprit mauvais, les Pères du désert ont détaillé le processus de la tentation en cinq étapes :

  • La suggestion : affleurement à la conscience d’un attrait pour une action mauvaise (cf. une pensée de vengeance, de gourmandise, … ou une invitation à se complaire dans une mauvaise tristesse). « La suggestion est involontaire et il serait vain de vouloir empêcher que de tels mouvements naissent en nous. Au contraire, en nous donnant l’occasion de prouver notre amour, la tentation joue un rôle important dans l’œuvre de notre sanctification » (P. Deseille).
  • Le dialogue : à ce stade, nous réfléchissons sur la tentation mais nous nous n’entretenons en quelque sorte avec elle. Ce temps peut ne comporter aucune connivence secrète avec cette pensée et n’avoir d’autres fins que de lui opposer des raisons contraires. Cette méthode est cependant dangereuse, car ce dialogue peut recouvrir un demi-consentement, qui n’est pas entièrement exempt de péché.
  • Le consentement : c’est une prise de position personnelle. Nous acceptons de mettre notre bonheur dans l’acte mauvais proposé avec la satisfaction personnelle qu’il apporte. Nous identifions en quelque sorte notre « moi » profond avec la tendance mauvaise.
  • La passion et la captivité : si de tels consentements se répètent, ils engendrent d’abord «  la passion » qui est comme une seconde nature, puis «  la captivité », impulsion irrésistible où la liberté n’a plus de part.

Les huit pensées mauvaises

Enfin, afin que nous soyons en éveil à l’égard de la tentation et de son processus, les Pères du désert ont mis en lumière les différentes formes sous lesquelles elle peut se présenter. Ils ont recensé huit pensées mauvaises qui traduisent une recherche de satisfactions égoïstes dans les réalités de ce monde Ces impulsions mauvaises jointes à des pensées qui les accompagnent touchent à des zones ou des aspects de notre personne et des désirs qui l’habitent :

  • Nous portons le désir de nous assurer une sécurité humaine par la possession privée de ressources et d’échapper ainsi au manque et à l’abandon. Ce désir se traduit par la gourmandise, la luxure et l’amour de l’argent ou avarice.
  • Nous passons par des périodes de dégoût de la vie spirituelle et de l’ascèse. Ce temps qui peut avoir plusieurs causes correspond à ce que les Pères nomment « acédie».
  • Nous recherchons toujours plus ou moins l’admiration et de la louange des hommes. C’est la vaine gloire.
  • Nous sommes tentés de nous préférer aux autres et de nous attribuer le bien qui est en nous. C’est l’orgueil.
  • Ces six pensées s’accompagnent d’une tristesse ou d’une colère si l’on est privé des réalités auxquelles elles renvoient.

Etape n°9 : Trois degrés ou étapes

St Jean ClimaqueLes Pères du désert, en particulier saint Jean Climaque, ont déployé une pédagogie spirituelle. Avec saint Arsène, cette pédagogie s’articule selon trois étapes ou degrés. Elle aboutit à une paix, une tranquillité, une immobilité, un repos qui crée une disponibilité à l’intérieur en vue de l’amour de l’Unique, Dieu. Reprenons ces trois étapes qui vont de l’extérieur vers l’intérieur.

1ère étape : la fuite au désert (Fuis !)

Cette première étape est d’ordre spatial, corporel, extérieur.

Elle vise une séparation physique avec les hommes. Elle exige le départ d’un espace familier pour un espace nouveau, habité par quelques hommes. Elle cherche à fuir l’emprise de la société des bavards et la dissipation qu’elle engendre. Par temps de bourrasque, on se met à l’abri derrière un mur. Dans le cadre d’une retraite ou d’une vie monastique, le solitaire cherche refuge derrière des murs, dans une cellule, pour échapper à l’emprise du bruit, du matériel, de l’humain. Il ne fuit pas pour fuir et cette fuite n’est ni bonne ni mauvaise en elle-même. Elle vise avant tout un but spirituel : fuir un instant ou pour la vie afin de chercher Dieu, se trouver ou se retrouver, reprendre souffle au souffle de l’Esprit pour aimer tous les hommes en Dieu.

2ème étape : le silence (Tais-toi !)

l'échelle de St Jean ClimaqueLa première étape mène à la solitude extérieure, matérielle. Elle conduit à une première séparation avec les hommes. On passe de la première à la seconde avec la grâce de Dieu comme en gravissant une échelle : «  l’échelle sainte » selon saint Jean Climaque. Cette deuxième étape est plus intérieure, tout en gardant un aspect extérieur. Dans la solitude et le silence, nous découvrons la dissipation intérieure de notre cœur, tiraillé en sens divers en raison de ses attachements et ses affections. La solitude comme épreuve expose tout d’abord à la tentation de parler avec ceux qui sont avec soi en retraite ou au monastère.

En songeant aux occasions de parler dans le silence, un père du désert met le doigt sur sa bouche et déclare : «  fuyez ceci ! » L’autre danger est de reporter à l’intérieur ce qui est devenu impossible à l’extérieur. Faute d’interlocuteur réel, le solitaire va converser avec des interlocuteurs invisibles ou avec ses propres pensées. Il paraîtra se taire. En réalité, il parlera sans cesse. Par exemple, dans son cœur, il condamnera les autres ou raisonnera et composera des livres en silence, sans que sa bouche ne parle. A cette étape, chacun comprend qu’il est difficile de ne pas parler. Au cœur de cette difficulté, le solitaire découvre la valeur du silence. Il ne peut le découvrir qu’en faisant l’expérience du silence, puis en le goûtant et en le savourant. Il devient alors un amoureux du silence, car le silence comme l’amour conduit à plus de silence. Au terme, il est entré dans le silence intérieur, dans la solitude du silence. Comment ? De manière paradoxale, en parlant, travaillant, aimant, marchant, ne revenant pas en arrière, discernant les esprits. Etant un être de parole, il va parler dans le silence mais à Dieu ; entendre une parole, la Parole de Dieu. L’Unique est devenu l’interlocuteur invisible mais réel de son cœur.

3ème étape : la paix du cœur, le repos en Dieu («  Reste tranquille ! »)

Par la première étape, un être humain découvre la cellule et le silence dans la solitude. En se mettant derrière des murs, il ouvre un espace pour la prière et la quête de Dieu. Il est désormais seul avec le Seul, tout avec tous. Afin que cette cellule extérieure devienne une cellule intérieure, il travaille, aime, discerne les esprits. Il découvre alors au-dedans de soi une maison de connaissance et goûte la consolation divine, afin d’être soulagé dans ses travaux et soutenu dans son combat. L’ultime étape est intérieure. Avec la 2ème étape, l’âme dans son fond n’a plus d’interlocuteur imaginaire ni aucune compagnie hors de Dieu. Elle est comblée par son Dieu et doit savourer la paix que Dieu seul donne. Il lui faut encore demeurer dans cette quiétude et cette tranquillité pour aimer Dieu et son prochain. L’être humain n’aime guère être inoccupé. Il a horreur du vide. Son cœur est facilement inquiet. Libéré des soucis du monde par la solitude et le silence, il se crée de nouveaux soucis et se soucie du monde qu’il a quitté, alors que le monde se soucie très bien de lui-même. «  Reste tranquille » signifie laisser le cœur inoccupé afin qu’il demeure disponible pour Dieu ; écarter les soucis même louables et les inquiétudes légitimes afin de demeurer dans le repos avec l’Unique. Alors, l’âme entre dans l’ultime solitude, la solitude intérieure, la solitude du cœur.

Ce n’est plus elle qui prie mais Dieu qui prie en elle. Selon saint Théophane le Reclus, elle passe de la prière «  épuisante », «  ardue » à la prière «  spontanée », «  jaillissante ». Elle est entrée dans l’activité et la vie même de Dieu, dans le Royaume du «  Je suis ». Elle commence à demeurer à l’intérieur de son propre cœur. Elle est retournée à l’intérieur d’elle-même, ne fermant plus seulement la porte de sa cellule mais la porte de son esprit. Elle entend alors la parole du Christ en Ap 3, 20 :

«  Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi ».

Etape n° 10 : L’aide d’un père spirituel

pères du desert
© D.R.

Pour des degrés ou des étapes à vivre en solitude, la tradition spirituelle recommande l’aide d’un père spirituel. Cette aide a été si précieuse à Théodore Stoudite (759-826) qu’il parle de Platon, son père spirituel, higoumène au monastère de Sakkoudion en ces termes : «  Vous êtes ma lumière, le flambeau toujours allumé qui dissipe les ténèbres de mon cœur. Vous êtes le bâton qui soutient la langueur de mon cœur, le remède de mes tristesses, le baume qui renouvelle mon courage, mon évangile, ma joie, ma fête, ma gloire. Sans vous, le soleil me paraît obscur … Rien ne me plaît sur terre sans votre présence. Car quoi de plus enviable qu’un vrai père, et un père en Dieu ? Un fils aimant le comprend, s’il est digne de ce nom ».

La nature humaine est instable. Un être oscille souvent entre la faute et le repentir et il connaît la triste inconstance. Comme père, Théodore Stoudite le dit également pour lui-même, ayant une connaissance intime de l’être humain, de sa psychologie, et étant lui-même passé par l’expérience des tentations :

«  Je suis le premier à avoir été tenté, je vous tends la main à vous qui êtes éprouvés ».

«  La nature n’est-elle pas négligente et ne glisse-t-elle pas facilement ? Je suis d’accord, car moi aussi, j’appartiens à la même nature ; mais, à chaque fois que cela arrive, c’est à nouveau le repentir, l’ouverture des pensées, la contrition du cœur, le redressement, le retour rapide vers l’état antérieur ».

Le discernement des pensées

Sur quoi porte l’accompagnement spirituel ? Pour la tradition orientale, elle est pour l’essentiel une aide dans le discernement des pensées. En solitude, l’Esprit de Dieu et le mauvais esprit agissent en particulier sur les pensées. Dans le champ clos qu’est le désert, le solitaire passe par des pensées multiples. L’ennemi se sert des pensées, de l’esprit et des passions pour faire tomber. Il présente des obstacles qui empêchent de continuer. Ces obstacles touchent des domaines variés. Ils peuvent porter sur l’avenir : «  tu ne tiendras pas. Cela sera trop dur pour toi » ; «  la maladie surviendra et tu seras obligé de partir » ; sur le manque de nourriture ou de sommeil : «  tu tomberas malade à force de jeûner » ; «  une telle austérité te sera difficile et elle te privera des plaisirs de la vie et d’affections familiales »; ou sur l’utilité de la vie au désert : «  en habitant une autre région et en exerçant comme un être ordinaire un métier, tu serais plus utile » ; «  si tu quittais la solitude, tu pourrais venir en aide à tes proches ; tu pourrais également secourir les nécessiteux » ; «  une telle vie est égoïste et elle t’empêche de prendre soin de ta mère veuve ». De telles pensées engendrent également des passions. Par «  passion », les Pères du désert entendent un mouvement dans l’âme comme la tristesse ou la joie, la paix ou le trouble. Ainsi, tel souvenir excite la colère ou la haine. Un rêve suscite un trouble ou une paix dans le cœur. Cette paix est-elle trompeuse ? Ce trouble vient-il de Dieu ? L’ultime action de l’adversaire s’opère sur l’esprit à travers des images fournies par l’imagination, des rêves ou encore des souvenirs ramenés par la mémoire.

Le discernement consiste pour le père spirituel à aider à accueillir ou refuser ces pensées, ces passions ou ces esprits : les rejeter, s’ils viennent du démon ; les accueillir, s’ils viennent de Dieu. Le discernement est complexe, si les pensées sont en apparence bonnes et si leur objet vise un bien. Dieu et l’esprit du mal peuvent inviter à la modération et la prudence par rapport au jeûne si ne pas manger affaiblit ; de même, pousser au jeûne, à l’ascèse, à la prière, sans pour autant que cela épuise les forces. En vue de ce discernement, le père spirituel et son fils ou sa fille se souviendront que l’ennemi vise toujours à détourner de la prière, à attirer l’attention sur lui, à surprendre en introduisant par surprise et avec ruse un doute ou une question ; enfin, qu’il combat en touchant différentes parties de l’être (cf. les désirs, l’esprit, la capacité de réaction ou le dynamisme, …)

L’aveu des pensées

Dans la tradition orientale, le discernement suppose la manifestation, la révélation des pensées à son père spirituel. Cette ouverture est une pratique très ancienne :

« Ce qu’il faut, c’est de ne jamais taire ses propres pensées » (Barsanuphe de Gaza)

Elle oblige à dépasser la honte d’avoir à avouer une pensée mauvaise. Elle exige une confiance dans le père spirituel et un souci du salut de son âme. Elle produit une lumière dans l’âme, car tout ce qui est révélé est lumière. Elle permet au père spirituel d’indiquer une direction ou de donner un conseil. Elle n’engendre pas seulement un bien immédiat pour l’âme mais plusieurs biens : un apaisement des combats et une plus grande tranquillité des pensées, car l’aveu rend humble et compatissant envers tout homme lui-même tenté et exposé au combat spirituel.

Père Nicolas Delafon

 


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