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Propos sur la "Lecture Sainte" Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Par Frère François Cassingena-Tréverdy, moine de l'Abbaye Saint Martin de Ligugé   
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Que dire d'important, d'indispensable, en quelques lignes ? Une vraie gageure ! Il est indispensable d'alimenter constamment les nappes phréatiques de notre vie intérieure afin de garder sans cesse en nous l'Eau vive du Seigneur.

Cela n'est possible, précisément, que grâce à un entretien habituel et tranquille avec la Parole.

Et pourtant cette descente patiente dans les profondeurs du sens répugne tellement à nos tempéraments modernes, superficiels et pressés! Attention : ce n'est pas d'introspection romantique qu'il s'agit ici, mais d'exploitation des "profondeurs de Dieu" (1 Co 2, 10), profondeurs transparentes qui font en nous la lumière et la paix. Lire la Parole, c'est faire provision de paix, pour la donner.

Notre imagination se figure que la lecture sainte est le métier réservé de ceux qui ont le loisir de s'asseoir et de ne faire que cela ; nous rêvons à des rêveurs qui n'existent pas, et nous rêvons de l'être... Non, la lecture sainte n'est pas l'un de ces loisirs dont nous peuplons notre vie moderne ; elle accompagne toute notre vie dans ce qu'elle a de sérieux, de quotidien, d'ordinaire. La Parole doit revenir, par une sorte de manducation(*) constante et austère, l'ordinaire même et l'air ambiant de notre vie.

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Quand nous avons la Bible entre les mains, nous avons l'illusion de lire, mais en réalité cette Parole-là est si vive et si efficace (cf. He 4, 12) que c'est nous qui sommes dévisagés et mis à nu ; la Parole n'est véritablement lue que lorsque nous sommes vérifiés par elle, au plus intime de notre être, et cette vérification peut - et même doit - aller jusqu'à nous blesser, jusqu'à nous brûler, jusqu'à nous mettre à la question. La lecture est ici, non un délassement d'esthète ou un exercice cérébral, mais un cautère. A travers la totalité de la Parole (car rien de la Parole n'est insignifiant ni facultatif), c'est Jésus-Christ qui nous parle et nous appelle. La Bible n'est pas un livre révolu que l'on range, mais le Livre qui traverse notre vie avec un incomparable pouvoir d'incision et de décision. La lecture commence à l'instant où elle cesse d'être livresque, à l'instant où nous sommes entièrement livrés à Celui qui nous parle. Le chrétien ne s'accomplit que dans un acte dont la Parole est le programme : non pas un programme qui le détermine à l'avance, mais qui improvise sans cesse sa vie. "Va ! Quitte ton pays pour le pays que je t'indiquerai." (Gn 12, 1). Sitôt que nous avons le Livre en main, il nous met en marche et provoque les pas de notre cœur. C'est dans la mesure où nous nous maintenons constamment sous la Parole que nous demeurons en état de vocation.

Il est un autre caractère de la lecture sainte sur lequel il faudrait insister : cette merveilleuse liberté des enfants de Dieu et de l'Église qui en fait une sorte de danse ou de jonglerie. Nous ne voulons point dire par là que l'on peut faire dire n'importe quoi à la Parole. A Dieu ne plaise ! Mais la grande tradition de l'exégèse chrétienne et des Pères de l'Église, anciens et nouveaux, nous ouvre un espace inouï de symphonie et d'allusion, celui que Paul Claudel par exemple a magnifiquement ouvert après l'avoir lui-même trouvé. On ne lit pas dans la raideur ni dans la monotonie : le Livre est un volume dans lequel nous devons prendre nos aises. A la faveur d'une pratique régulière et douce de la lecture, se forme et se fortifie en nous une sorte d'agilité qui nous fait aller d'un bout à l'autre de la Parole et qui nous en fait inventorier la miraculeuse cohérence. Tout devient en nous écho et référence : la Parole se met à parler toute seule en nous, ce qui est le terme même de la lecture "cursive" et le signe de la maturité.

(*) du latin manducare : manger, action de manger.

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