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A partir du psaume 16, le Cardinal Ratzinger - aujourd’hui Benoît XVI - nous invite à méditer le sens de la prêtrise et la façon de la mettre en pratique. Le prêtre, ministre du service divin, se trouve complètement dépendant de Dieu qui est sa seule ressource. Sa vie est à la fois un privilège et une aventure ! Marcher en présence de Dieu, savoir qu'il est à côté de soi, s’entretenir avec lui, méditer Sa Parole qui devient sa terre et son héritage…
1 Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi. 2 J’ai dit à Yahvé : C’est toi mon Seigneur, mon bonheur n’est en aucun 3 de ces démons de la terre.
Ceux-là en imposent à tous ceux qui les aiment, 4 leurs idoles foisonnent, on court à leur suite. Verser leurs libations de sang ? Jamais ! Faire monter leurs noms sur mes lèvres ? Jamais !
5 Yahvé, ma part d’héritage et ma coupe, c’est toi qui garantis mon lot ; 6 le cordeau me marque un enclos de délices, et l’héritage est pour moi magnifique.
7 Je bénis Yahvé qui s’est fait mon conseil, et même la nuit, mon cœur m’instruit. 8 J’ai mis Yahvé devant moi sans relâche ; puisqu’il est à ma droite, je ne bronche pas.
9 Aussi, mon cœur exulte, mes entrailles jubilent, et ma chair reposera en sûreté ; 10 car tu ne peux abandonner mon âme au shéol, tu ne peux laisser ton ami voir la fosse.
11 Tu m’apprendras le chemin de vie, devant ta face, plénitude de joie, en ta droite, délices éternelles. | |
Le verset 5 "m’a apporté une lumière précieuse ; il est resté pour moi jusqu’à aujourd’hui un mot clef de ce que signifie la prêtrise et de la façon de la mettre en pratique. (…) : Yahvé, ma part d’héritage et ma coupe, c’est toi qui garantis mon lot". Cette phrase concrétise ce qui avait été dit au premier verset : "Garde-moi, ô Dieu, mon refuge est en toi !" Elle le fait en un langage au fond très profane, dans un contexte tout à fait pragmatique, apparemment pas du tout encore théologique, langage de la propriété terrienne et de la répartition des terres en Israël, telle que les dépeignent le livre de Josué et le Pentateuque.
 © esprit-photo.com De cette distribution des terres parmi les tribus d’Israël, la tribu de Lévi, la tribu des prêtres, est restée exclue. Elle n’a reçue aucune terre. C’est à elle que s’appliquaient les paroles : "C’est Yahvé qui est son héritage" (Dt 10, 9 ; Jos 13, 33). "C’est moi (Yahvé) qui serai ta part et ton héritage" (Nb 18, 20).
Il s’agit en premier lieu d’une législation extrêmement concrète des moyens de subsistance : les Israélites vivent de la terre qui leur est donnée ; la terre est leur moyen matériel de subsistance. A travers la propriété terrienne, chacun reçoit, pour ainsi dire, la vie en partage.
Mais les prêtres ne tirent pas leur source de revenu du travail agricole sur une terre qui leur appartiendrait. Même matériellement parlant, leur seule ressource, c’est Yahvé lui-même. Concrètement, ils vivent de la part qu’ils prennent sur les sacrifices et les autres offrandes cultuelles, de ce qui est versé à Dieu et auquel ils sont associés en qualité de ministre du service divin.(…) Le lévite n’a pas de terre et en ce sens il est sans défense ; il ne bénéficie pas de garanties terrestres. Il est directement et exclusivement renvoyé à Dieu seul et immédiatement, comme le dit le psaume 22 (v. 11). Si, grâce à la propriété terrienne, la garantie de la vie se laisse d’une certaine manière détacher de Dieu, au moins extérieurement, et offre pour ainsi dire une espèce de sécurité autonome, cela n’est pas possible dans la forme de vie du lévite. Dieu seul est très directement le garant de sa vie ; même la vie terrestre, matérielle, repose sur lui.  © esprit-photo.com Là où il n’y aurait plus de service divin, le fondement de sa vie disparaîtrait. De la sorte, la vie du lévite est à la fois un privilège et une aventure. Son lieu d’habitation exclusif et immédiat est la présence de Dieu dans le sanctuaire. (…) Yahvé est donc devenu la "terre" de l’homme de prière.
Les versets suivants montrent comment cela devient réalité dans la vie quotidienne en disant : "Je garde Yahvé devant moi sans relâche" (v 8). En conséquence, l’homme de prière vit en présence de Dieu, il se tient constamment devant sa face. La phrase suivante est une variante de la même pensée : "Le Seigneur est toujours à ma droite." Marcher avec Dieu, savoir qu’il est à côté de soi, s’entretenir avec lui, le regarder et se savoir regardé par lui, voilà le véritable contenu de cette prérogative des lévites. De cette façon, Dieu deviendra vraiment la terre, le terrain de la vie personnelle. Ainsi nous habitons et "demeurons" auprès de lui.(…) Les deux versets suivants nous font mieux comprendre comment tout cela est possible. L’homme de prière y loue Yahvé de l’avoir conseillé et le remercie de l’avoir "instruit" pendant la nuit. (…) Lorsque la vie est vraiment enracinée dans la Parole de Dieu, alors le Seigneur nous conseille.  © esprit-photo.com La parole biblique n’est plus un texte quelconque, général et lointain, mais elle entre immédiatement dans ma vie. Elle élimine la distance de l’histoire pour s’adresser à moi personnellement. "Le Seigneur me conseille" ; ma vie devient maintenant sa Parole. On voit s’accomplir le verset : "Tu m’as appris le chemin de la vie" (Ps 16,11).
La vie cesse d’être une obscure énigme. Nous apprenons ce que veut dire vivre. La vie s’épanouit et devient une joie au milieu de toutes les peines de l’éducation. "Cantiques pour moi que tes volontés", dit le psaume 119 (v. 54), et il n’en va pas autrement dans le psaume 16 : "Aussi mon cœur exulte, mes entrailles jubilent" (v. 9) ; "devant ta face, plénitude de joie ; à ta droite, délices éternelles" (v. 11).(…) C’est l’apanage du prêtre, d’être, comme le lévite, à la merci du prochain, sans terre, complètement dépendant de Dieu. Ce n’est pas sans raison que le récit de vocation de Luc 5, 1-11 se termine par ces paroles : "Laissant là tout, ils le suivirent" (v. 11). Sans cet acte de confiance, il n’y a pas de prêtrise. L’appel à suivre le Christ n’est pas possible sans ce signe de liberté et le refus des compromis. Je veux dire que le célibat, dans la mesure où il est une preuve d’espérance dans une terre à venir et un espace familial apte à la vie, prend toute sa signification et devient pratiquement indispensable pour que l’abandon à Dieu persiste et se concrétise. A vrai, dire, cela signifie que l’exigence du célibat influence tout un mode de vie. Il ne peut pas trouver tout son sens si l’on reste exclusivement soumis par ailleurs aux règles de la propriété et aux règles du jeu de la vie en société. Surtout, il ne peut pas tenir bien longtemps si nous ne faisons pas de notre installation auprès de Dieu le centre de notre vie.
 © esprit-photo.com Le psaume 16, tout comme le psaume 119, est une indication explicite de la nécessité de méditer constamment la Parole de Dieu. Ce n’est qu’ainsi, en effet, que la Parole deviendra pour nous un asile. Nous entendons résonner l’aspect communautaire de la piété liturgique, qui en fait nécessairement partie, lorsque le psaume 16 emploie l’expression "ma coupe" pour désigner le Seigneur (v. 5).
(…) Le prêtre de la Nouvelle Alliance en prière peut y découvrir d’une façon particulière le calice grâce auquel le Seigneur est devenu notre terre dans le sens le plus profond : le calice eucharistique dans lequel il se donne à nous comme notre vie. La vie sacerdotale en présence de Dieu se concrétise comme vie dans le mystère eucharistique. L ’Eucharistie est, au sens le plus profond, la terre devenue notre partage et dont nous pouvons dire : "Le cordeau me marque un enclos de délices, et l’héritage est pour moi magnifique" (v. 6).Cet article est une méditation par le Cardinal Ratzinger pour un jubilé d’or sacerdotal en 1983, édité dans un livre intitulé "Serviteurs de votre joie, méditations sur la spiritualité sacerdotale", édition Fayard, 1990. |