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24 heures avec Soeur Sabine-Marie, carmélite

par le Père de Dinechin

Qu'est-ce qui peut faire qu'une jeune femme, passionnée par son travail, passionnée par le hautbois, passionnée d'aventures toujours nouvelles avec des amis, très attachée à sa famille puisse choisir le Carmel, et s'y trouver bien ?

Il y a six ans, elle ne connaît pas grand-chose du Carmel. Cependant quelques semaines auparavant, elle avait pris, presque par hasard l'un des seuls livres de spiritualité qui était dans sa bibliothèque: la vie de saint Jean de la Croix. Elle l'a lu d'un trait et s'est dit: "Eh bien celui-là, il a tout compris!"

carmélites
© Carmel d'Angers
La première fois qu'elle vient au Carmel d'Angers, Sabine monte l'étroite rue Lionnaise, longe un mur austère, pour s'arrêter devant le noble porche du XVIème siècle derrière lequel s'abrite le monastère du Carmel. Si elle se rend aujourd'hui à Angers, c'est parce qu'une fille du groupe de jeunes de sa paroisse parisienne vient d'y entrer. Sabine, toujours prête à une aventure avec des amis vient lui rendre visite... et les visites vont se multiplier. A l'époque, elle travaille comme technicienne dans un laboratoire de recherche sur les maladies héréditaires. Elle aime son métier dont l'enjeu est humanitaire. Elle se lie d'amitié avec les collaborateurs dont beaucoup d'ailleurs sont athées. Quand on est célibataire et dynamique, les projets de week-end ne manquent pas : randonnées, équitation, voile. Toujours en quête d'expériences nouvelles !

Sabine a une vive sensibilité musicale ; lorsqu'elle range pour toujours son fidèle hautbois au placard, sa belle-sœur lui glisse : "On n'entendra plus le hautbois qui pleure..."

Six ans plus tard, Sœur Sabine-Marie de la Trinité est une carmélite heureuse. Comme chaque matin, elle s'est levée à 5 h 30. Dès 6 heures, elle a retrouvé toute la communauté à la chapelle pour l'oraison: cette heure de prière silencieuse matin et soir, seul le génie spirituel de Sainte Thérèse d'Avila, réformatrice du Carmel au XVIème siècle, pouvait l'inscrire dans la vie du Carmel.

Sr Sabine Marie avec son évêque
© Carmel d'Angers
Chose étrange, Sabine ne priait pas lorsqu'elle menait sa vie professionnelle, se contentant de la messe du dimanche, jusqu'à cette nuit où la grâce lui est tombée dessus : "Juste avant de m'endormir; une parole se mit à résonner en moi 'Dieu s'est fait homme'. A cette parole, tout s'est ouvert en moi. Je fus comme un aveugle de naissance dont subitement les yeux s'ouvrent. Je venais de toucher à quelque chose d'absolu. Et je me disais : 'Donc Dieu existe!' Cette nuit là, je ne pus dormir, l'amour m'avait envahie. Désormais Dieu était premier; et tout allait changer; parce que le reste était non pas secondaire, mais second. C'est alors que je me suis mise à prier. Oui tout avait changé. Mes proches me disaient : 'Mais tu es amoureuse ! Comment s'appelle-t-il ?' Je répondais en riant 'Il s'appelle Emmanuel!" (Mt 1,22)

La prière, c'est la première mission d'une carmélite. C'est pourquoi, tout est là pour favoriser la prière : l'agencement des bâtiments, le rythme des activités de la journée. La sève circule dans tout l'arbre afin qu'on puisse en cueillir les fruits. De la même manière, pour Sœur Sabine, le Carmel a pour mission de faire circuler la Vie de Dieu : l'Amour; dans l'Église et le monde, par la prière et la charité fraternelle.

Mission impossible ? Dans les premiers temps où elle fréquentait le Carmel, Sabine, toute surprise de voir ce qui lui arrivait, se répétait : "Ce n’est pas possible ce qui m'arrive, ce n’est pas possible!" Une parole du poète Patrice de La Tour du Pin l'éclairait : "Dieu ne demande pas l'impossible, il le donne."

L'oraison silencieuse est suivie de l'office des Laudes puis de l'Eucharistie, source et sommet de la journée. Vient seulement alors le petit déjeuner. "Au début, je me disais: le petit déjeuner si tard ! Je ne pourrai jamais m'y faire. En fait, dans une vie régulière, ce n'est pas difficile, le corps ne demande pas mieux."

Sr Sabine-Marie
© Carmel d'Angers
Le reste de la matinée est occupé au travail. A Angers, les sœurs fabriquent le pain d'autel (les hosties). Il y a du travail pour toutes les sœurs, depuis les travaux les plus fatigants - fabrique de la pâte, cuisson, humidification puis découpe des hosties - réservés au jeunes sœurs jusqu'aux travaux minutieux - séchage, triage, mise en sac - attribués aux sœurs âgées. Variété des hosties, blanches ou dorées, petites ou grandes. "Le travail est inintéressant en lui-même, néanmoins nous l'aimons beaucoup parce qu’il nous met en contact avec tous les prêtres du diocèse: ce sont ces hosties qui, rassemblant l'offrande des fidèles, deviendront le Corps du Christ, partout où l'Eucharistie est célébrée. Ce travail nous donne aussi les moyens de vivre."

Après l'office de Sexte, le déjeuner rassemble la communauté. Comme tout au long de la matinée, on reste en silence. Tandis qu'une soeurfait le service à table, une autre fait la lecture. Souvent une page d'un journal est lue; aujourd'hui, comme au long de l'année jubilaire, un chapitre du Livre des merveilles.

L'après-midi réserve un autre temps de travail. Au total cinq heures de travail quotidien. Sœur Sabine-Marie n'éprouve-t-elle pas l'impression de manquer d'action et de ne pouvoir épanouir toute sa personnalité ? "Non, c'est le plus profond de moi qui ressort! Les activités ont changé, c'est certain. Ce que je faisais a changé, mais ce que j'étais au fond de moi demeure. Il s'agit de n'être là que pour le Christ. Notre vie, c'est le rien : rien de gratifiant, rien qui rassasie les sens. C'est là que Dieu est tout. La plupart du temps, à l'oraison il ne se passe rien. C'est pour cela que le Carmel me rejoint profondément. C'est le grand dépouillement: alors on laisse Dieu être le tout."

cloître
© Carmel d'Angers
17 h : Au cœur de la ville, des femmes prient. Toute la communauté est maintenant rassemblée pour l'oraison du soir; silence dans la chapelle. Moniales au cœur du monde, elles portent devant Dieu les préoccupations, les souffrances, la vie des hommes. Elles intercèdent particulièrement pour les pécheurs et pour les prêtres. Par leur vie donnée et leur silence amoureux, elles attirent sur eux l'ardeur aimante du cœur de Dieu. Le chant des psaumes vient rompre le silence pour l'office des vêpres. Sabine m'avait prévenu : "Au Carmel, l'art n'entre pas dans la liturgie". Les voix qui montent à l'unisson ou en polyphonie donnent cependant un réel charme à la louange des psaumes.

Après le diner, récréation. Un moment auquel Thérèse d'Avila tenait beaucoup. D'ailleurs elle y venait souvent avec ses castagnettes pour donner vie et joie aux échanges fraternels. Et pour les jours de fête, comme la fête de la prieure, on prépare longtemps à l'avance tours de magie, saynètes de théâtre, dessins, couture.

Avec l'office des complies, puis celui des lectures, le monastère entre dans le grand silence de la nuit. Sœur Sabine regagne sa cellule. Hormis elle, personne n'y pénètre jamais. Là, dans la solitude, elle se tient en présence de son Seigneur.

 

Le Carmel :

Le Carmel, de son véritable nom : « l’ordre de la Bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel », n’a pas à proprement parler de fondateur. Mais les Carmes s’en reconnaissent un : le prophète Elie qui s’était retiré, solitaire, sur le mont Carmel, dans le nord d’Israël. Très tôt il a été considéré comme le modèle de la vie mystique. Aux XIè et XIIè siècles, une poignée d’ermites, sans doute des Croisés latins, s’installent dans les grottes de cette montagne et adoptent la vie de prière et de silence des moines orientaux. Mais à partir de 1230, les attaques des Sarrasins obligent ces ermites du Mont-Carmel à quitter la Terre Sainte. Ils viennent en Europe – en France en particulier, où le roi Saint Louis les prend sous sa protection. Devenu un « ordre religieux » reconnu par le pape, la grande dévotion du Carmel à la Vierge Marie lui vaut d’être nommé dans l’Eglise « l’ordre tout marial ». Au XVIè siècle, deux grandes figures sont à l’origine du Carmel réformé : saint Jean de la Croix et sainte Thérèse d’Avila. Plus proches de nous, sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, bienheureuse Elisabeth de la Trinité et sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein) sont bien connues pour leur solide doctrine spirituelle.

 

Ailleurs sur le site… : 

A quoi servent les moines ? Père Bandelier

Prier à la manière de Sainte Thérèse d’Avila Mgr d'Ornellas

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