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Avec eux, offrir nos vies : une méditation

Mgr Nicolas Brouwet
Homélie de la veillée pour les vocations le 2 juin 2009


« Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c’est là pour vous l’adoration véritable. »

Plutôt qu’ "adoration véritable", il faudrait dire  :

« c’est là le culte juste rendu à Dieu c’est là le véritable service de Dieu »

c'est-à-dire que c’est la seule réponse adaptée au don de Dieu, à l’appel de Dieu.

L’offrande de toute sa vie, sous la motion de l’Esprit Saint, sous la conduite de l’Esprit Saint, dans le feu de l’Esprit est la seule réponse ajustée à l’offrande que Dieu fait de lui-même.

Tous les sacrifices de l’Ancien Testament – ces sacrifices de bétail et de fruits du sol faits au temple et consumés par le feu – n’ont été qu’une préparation, une préfiguration du sacrifice du Seigneur sur la Croix, de son offrande "pour nous les hommes et pour notre Salut".

Mais le sacrifice de la Croix, l’offrande librement consentie du Seigneur,

« Ma vie, nul ne la prend ; c’est moi qui la donne »

ce don que le Christ a fait de lui-même a rendu possible le don de nous-même à Dieu dans le feu de l’Esprit Saint.

De telle sorte que notre vie trouve son sens dans l’offrande, dans le don, de telle sorte que notre existence soit livrée entre les mains de Dieu et entre les mains des hommes, à la suite de Jésus,

« Voici mon corps livré, voici mon sang versé. »

de telle sorte que notre vie ne soit pas gardée pour nous-même, mais qu’elle ait le sens d’une action de grâce rendue au Père, qu’elle soit eucharistique.

Au moment où, vous les jeunes, vous vous interrogez sur votre vocation, vous vous demandez ce que vous allez faire de votre vie, vous réalisez que, quelle que soit le forme que prendra votre existence, quel que soit l’état de vie que vous choisirez, quel que soit le métier que vous exercerez, votre vie n’aura de sens que si elle est totalement et irrévocablement remise entre les mains de Dieu, comme un chant de louange, comme une hymne à sa gloire, comme une offrande sainte.

Parce que ce qui comble le cœur d’un homme ou d’une femme, ce n’est pas de tout garder, ce n’est pas de se défendre et de se protéger, ce n’est pas d’amasser et d’accumuler, c’est de tout donner, de tout livrer.

C’est ainsi que les croix qui sont dans nos églises, dans nos maisons, les croix que nous portons sur nous, ne sont pas seulement le signe de notre foi chrétienne, de notre appartenance à l’Eglise. Elles nous révèlent – très profondément – le sens de notre vie, le Christ livré nous réapprend le secret du bonheur, il nous réapprend ce à quoi nous sommes appelés, ce à quoi nous sommes destinés : à nous offrir à Dieu en nous livrant, tout entiers consumés dans le feu d’amour du Saint Esprit, en nous livrant entre les mains des hommes.

Notre destinée, c’est d’offrir notre vie en sacrifice saint, pour la louange de Dieu et le service des hommes.

C’est parce que notre vie a ce sens-là que saint Paul insiste en disant : "Ne prenez pas pour modèle le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser."

L’idée d’offrir sa vie est étrangère au monde présent. Parce que le monde présent est tellement épris de liberté qu’il en a fait un absolu, presque une idole.

"Ma liberté avant tout", dit le monde, une liberté toute-puissante qui veut exercer sa puissance, son pouvoir à tout moment et sur toute chose. Une liberté qui veut pouvoir tout choisir à tout instant, une liberté absolue qui veut pouvoir aussi revenir sur ses choix, n’être engagée par rien, n’être tenue pas rien, une liberté qui veut être sans entrave, sans obstacle, une liberté pour laquelle l’autre devient vite un obstacle s’il s’oppose à mon désir ou à mes attentes.

Pour notre monde, la liberté est première et dernière. C’est pourquoi toute fidélité à ses choix est suspecte, est trahison, alors que la trahison est fidélité au principe d’une liberté sans attache et sans contrainte.

Dans une telle culture, le don de soi-même n’a plus de sens. On a oublié que la liberté nous a été donnée par Dieu pour aimer. On a oublié que la liberté est orientée au don de soi.

La liberté est la marque du trop grand amour que Dieu porte à l’homme. Elle nous a été donnée pour pouvoir dire à Dieu un "me voici" personnel, renouvelé chaque jour dans la fidélité. Dès qu’elle se prend pour sa propre fin, dès qu’elle ne sait plus rien faire d’autre que de se rechercher elle-même, la liberté devient une idole et tourne à vide. Elle est incapable de donner du sens et enfonce l’homme dans le non-sens d’une existence enfermée dans la prison de ses désirs, avec son ego pour seul horizon.

La liberté tant recherchée, tant exaltée, est une liberté au service du "moi", du confort et du bien-être personnel, un "moi" qui veut occuper toute la place, seul sujet dans un monde d’objets, un moi qui est à son propre service, qui entend s’affranchir du poids de l’autre et parfois aussi s’affranchir de Dieu.

Ses critères de décision, ses critères de choix sont simples  :

  • La maîtrise :

Serai-je maître des événements, maître de l’avenir  ?
Aurai-je les moyens de combler mes désirs  ?
Y aura-t-il des obstacles que je ne pourrai surmonter  ?
Serai-je le seul à décider  ?

  • La rentabilité :

Ce que je vais faire va-t-il me rapporter  ?
Vais-je en tirer un bénéfice  ?
Mon bien-être en sera-t-il augmenté ou risque-t-il d’en être diminué  ?

  • L’efficacité  :

Pourrai-je obtenir les mêmes résultats avec un moindre coût  ?
Puis-je dépenser mais pour arriver à mes fins  ?
Y a-t-il une autre voie plus facile, plus directe pour parvenir au but  ?

Ces critères sont ceux de la technique, du monde froid des objets, de la productivité. Ce sont d’ailleurs les critères que l’on apprend dans des écoles d’ingénieurs et dans des écoles de commerce. 

Il serait urgent de nous demander si ces critères tirés du monde des affaires, du monde de la technique, ne finissent pas par formater notre cœur, par formater notre intelligence et notre conscience, à ce point que, même dans des milieux chrétiens, on ne comprenne plus que ces critères de productivité, qui régissent en quelque sorte l’exploitation des ressources et le commerce entre les hommes, ne peuvent devenir la norme de notre relation à Dieu, de notre relation aux autres et donner du sens à notre existence.

Sinon, très vite, ma relation à l’autre peut devenir une consommation. Alors ceux que je fréquente ne sont plus que des moyens à mon service, ils sont comme des objets que j’utilise à mon gré.

Exemples :

  • Les débats actuels sur la bioéthique nous montrent comment l’embryon risque de devenir un simple matériel de recherche et d’exploitation à des fins thérapeutiques.
  • Mais sans aller jusque-là, on sait bien comment, dans les relations amoureuses, celui que l’on croit aimer peut n’être, entre nos mains, qu’un faire-valoir, un miroir dans lequel nous aimons nous refléter, ou un tuteur qui nous permet juste de tenir debout.

Conclusion

Au cours de cette veillée, il vous est proposé de vous remettre, dans le silence du cœur, face au Seigneur présent dans le Saint Sacrement, face au Seigneur livré dans la pauvreté et l’insignifiance de l’hostie.

Que ferez-vous de vos vies  ?

Elles peuvent être livrées à la suite de Jésus, pour la gloire de Dieu, le service du monde, l’annonce de l’Evangile, la participation à la mission de l’Eglise.

Mais il faudra accepter que votre vie soit donnée  :

Qu’au lieu de vouloir maîtriser, vous acceptiez de vous laisser conduire par l’Esprit Saint dans l’Eglise,
Qu’au lieu de chercher la rentabilité à la manière du monde, vous confessiez dans vos paroles et dans vos actes le primat de la grâce et la réalité du Salut déjà acquis par la mort et la Résurrection du Seigneur.
Qu’au lieu de vouloir l’efficacité à tout prix, vous gardiez votre cœur disponible à ce que Dieu veut faire en vous.

Que l’Esprit de vérité qui nous dévoile le dessein de Dieu sur nous-mêmes nous éclaire et nous fortifie  !

 

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