Séminaristes de Paris
Le 13 mars 2010, le Cardinal Vingt-Trois a rencontré les jeunes à St Germain des Prés, sur le thème : "Etre prêtre aujourd’hui à Paris". L’entretien a été suivi de questions des jeunes.
La soirée s’est poursuivie autour d’un buffet et s’est terminée avec une soirée de prière animée par les Séminaristes de Paris.
Chers amis,
Je suis heureux de vous retrouver ce soir pour un sujet qui me tient à cœur. Il s’agit du ministère et de la vie des prêtres. Je voudrais commencer par dessiner quelques caractéristiques du portrait de prêtre.
1. Des hommes d’aventure.
Je cherche d’abord des hommes qui ont un certain goût pour l’aventure. Si vous avez un tempérament spontanément attiré et mobilisé par des situations garanties, depuis le premier jour de votre entrée en fonction jusqu’au dernier ; si vous cherchez une carrière au profil bien défini ; si vous cherchez l’assurance que vos vieux jours se dérouleront dans une tranquille sérénité, je ne vous blâme pas ! Vous êtes comme beaucoup de nos contemporains. Mais ce n’est pas exactement le profil qui correspond à l’aventure du sacerdoce.
Prenons une image pour illustrer cet aspect. Vous avez certainement tous présente à la mémoire, la rencontre de Jésus avec ses premiers disciples au bord du lac de Tibériade, Pierre, André, Jacques et Jean, qui rentrent d’une nuit de pêche. Ils ont leur vie organisée, leur métier et ils vivent plutôt bien. Ce serait une erreur à mon avis d’imaginer ces quatre pêcheurs comme des miséreux qui traînaient leurs filets sans aucun espoir. La rencontre du Christ ne va pas leur proposer un parcours d’existence plus "reluisant". Au contraire, elle va les arracher à ce qui était pour eux une certaine sécurité : "laissant là leur barque et leur père, ils le suivirent". Et on ne nous dit pas vers où ! On connaît celui qui appelle, on voit celui qui appelle, on entend qu’il appelle, mais pour l’instant, on n’a rien d’autre. Un peu plus tard dans l’évangile, le Christ leur donnera quelques précisions avec suffisamment de "délicatesse" pour qu’ils ne comprennent pas tout à fait ce qu’il veut dire. Mais dans ce premier moment, il ne leur parle pas encore de la croix. Il leur parle de le suivre et ils le suivent. Ou encore vous avez aussi présente à l’esprit la scène où Jean-Baptiste désigne Jésus à ses disciples en disant : "voici l’Agneau de Dieu", et quittant Jean-Baptiste, ils suivent Jésus.
C’est ce que j’appelle un certain esprit d’aventure. Nous ne sommes pas dans un système où l’avenir est dessiné avec sécurité. Nous sommes plutôt dans un système où nous avançons vers un certain inconnu en nous appuyant sur la Parole du Christ et en lui faisant confiance. Il me faut trouver des hommes qui acceptent d’assumer cette forme d’insécurité qui est de ne pas connaître d’avance ni où ils vont, ni comment les choses vont se passer. Pour qu’ils puissent entrer dans cette expérience d’aventure et que cet engagement dans un chemin relativement incertain leur apporte un réel épanouissement et une véritable joie, cela suppose qu’on s’y engage dans la confiance en la parole de celui qui appelle. On ne s’y engage pas pour réaliser nos plans et nos projets sur l’avenir, on s’y engage parce qu’on fait confiance à celui qui nous appelle.
2. Des hommes de foi.
L’attitude radicale et fondamentale qui est nécessaire pour cet acte de confiance qui va nous permettre de nous mettre en route, c’est évidemment la foi. J’ajouterai que cette attitude de foi est un des éléments constitutifs du ministère sacerdotal dans la société qui est la nôtre et dans le temps qui est le nôtre. Beaucoup de nos contemporains et même de chrétiens dans nos communautés ont une certaine connaissance du Christ plus ou moins renseignée, plus ou moins documentée, un certain attrait pour différents aspects de la doctrine catholique, pour certaines paroles de l’évangile, une certaine attirance pour ce qu’il est convenu d’appeler dans notre société la spiritualité, mais tout ça, qui est un bon point de départ pour s’acheminer vers la foi, n’est pas l’aboutissement de la foi.
Nous sommes, comme prêtres, au service d’une communauté à l’intérieur de laquelle la foi n’est pas une donnée indiscutée, mais une réalité qui se construit jour après jour et pour que cette construction puisse se développer et atteindre sa pleine dimension, il faut qu’il y ait des témoins de la foi. Evidemment, le témoignage de la foi n’est pas lié au sacerdoce. Tous les chrétiens, baptisés et confirmés, sont appelés à être témoins de la foi. Mais d’une certaine façon, celui qui a reçu la charge pastorale d’une communauté, la charge d’en être le guide, pour le prêtre, il est assez légitime qu’on attende de lui qu’il soit réellement témoin de la foi, un vrai croyant. Pas simplement par fonction, mais vraiment par conviction. D’autant que dans un certain nombre de circonstances, il se trouve être l’un des rares participants à être vraiment impliqué dans une démarche de foi.
Je pense, pour prendre des exemples qui sont bien connus et repérés, à ce que peut représenter dans cette église magnifique (Saint Germain des Prés), des obsèques solennelles de personnalités du monde artistique ou du monde tout court : la foule se presse, mais la foule des croyants est quand même plus éparse que la foule dense qui entoure le cercueil. Nous sommes appelés à dire une parole à ces gens qui ne sont pas forcément hostiles ou mal intentionnés, pas forcément en opposition à une certaine spiritualité, mais qui ne vont pas jusqu’à croire à la résurrection du Christ. Devant eux, nous posons des actes et disons des paroles qui n’ont de sens que si le Christ est ressuscité. Evidemment, on peut faire ça comme un acteur qui dit son texte avec intelligence, de manière relativement convaincante, mais en gardant sa distance intérieure. Etre le prêtre qui préside la prière d’une assemblée, ce n’est pas simplement jouer un rôle au bénéfice de l’assemblée, c’est réellement vivre quelque chose qui est une réalité pour nous. Mais on pourrait le dire tout aussi bien d’autres circonstances de la vie qui ne sont pas aussi funèbres, comme les baptêmes, comme la rencontre que l’on vit avec un certain nombre de gens pour qui l’existence même du prêtre pose une question.
Quel sens peut avoir notre vie si elle n’est pas tout entière bâtie sur la foi ? Quel sens peut avoir notre ministère dans une société sécularisée, si nous n’acceptons pas d’assumer, par notre manière d’être et par notre manière de vivre, l’affirmation de la foi au milieu de gens qui ne croient pas, qui ne croient plus ou qui ne croient pas encore ? Plus, grâce à Dieu, quelques chrétiens qui sont vraiment croyants ! Mais même pour ces chrétiens réellement croyants, la fermeté de leur adhésion, la force de leur témoignage, la détermination avec laquelle ils vont mettre en œuvre la parole du Christ dans leur manière de vivre, va dépendre aussi de la fermeté qu’ils vont ressentir dans l’adhésion de celui qui est le guide de la communauté. Nous sommes dans un peuple de croyants dépendants les uns des autres.
J’insiste sur ce point : je cherche des hommes de foi. Vous allez me dire qu’il n’est pas si facile de savoir si on est un homme de foi. Dans l’évangile, quand Jésus dit à cet homme : "est-ce que tu crois que je peux le faire ?", l’homme répond : "Seigneur, je crois, mais viens en aide à mon peu de foi". Ce qui veut dire que l’expérience de la foi n’est pas une expérience cristallisée et congelée de façon permanente. C’est une expérience vivante qui a ses périodes de développement, ses périodes de crise, ses périodes de doute, et que notre foi personnelle, la foi de chacun d’entre nous, s’appuie et s’alimente sur la foi de l’Eglise, telle qu’elle est portée par le corps tout entier. Nous avons un exemple symbolique dans la célébration liturgique puisque chacun de nous peut dire : "je crois", mais nous le disons ensemble. C’est d’ailleurs une très belle manière de percevoir cette interaction entre la foi vécue par le peuple de Dieu et la foi vécue par chacun d’entre nous, puisque nous sommes invités, dimanche après dimanche, à dire ensemble, non pas "nous croyons" mais "je crois". "Je crois" avec tous les autres, "je crois" en m’appuyant sur les autres, "je crois" en essayant d’entraîner les autres dans la même démarche de foi.
Cette attitude de la foi s’exprime évidemment dans la profession de foi mais s’exprime aussi dans une relation personnelle avec le Christ. Je crois que l’un des ressorts mystérieux de l’appel du Christ, c’est précisément que c’est un appel personnel. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de messages généraux, mais on ne se met pas en route seulement sur un message général. On n’engage pas sa vie simplement sur un message général. On engage sa vie sur une parole qui nous touche, nous, au cœur, et qui suscite en nous le désir et la capacité d’une réponse personnelle. Ce dialogue, dont j’ai évoqué tout à l’heure l’une des situations typiques d’appel des premiers disciples, mais qu’on retrouve à plusieurs endroits dans les évangiles et dans des situations différentes, ce dialogue repose évidemment sur le fait qu’il y a une relation personnelle avec le Christ. Cette relation personnelle est nécessairement une relation de foi, puisque nous sommes dans la situation historique de l’humanité pour laquelle l’expérience du Christ n’est plus une expérience sensible (on ne le voit plus, on ne le touche plus, on ne l’entend plus). S’il y a écoute, dialogue, réponse, ça ne peut être que dans une attitude de foi et cette attitude de foi s’exprime, se renforce, se développe dans la prière personnelle. Il n’y aura jamais d’appel au sacerdoce qui puisse être entendu et examiné, s’il n’y a pas cette relation personnelle avec le Christ. Cela suppose que ces paroles que nous recevons et accueillons dans l’Écriture, ne soient pas simplement des textes évocateurs de situations antiques, mais réellement une parole actuelle pour nous. "Aujourd’hui, cette parole s’accomplit pour vous". C’est la clôture de la prédication de Jésus à la synagogue de Nazareth dans l’évangile de Saint Luc. Il vient de commenter le livre du prophète Isaïe et il dit : "Aujourd’hui, cette parole s’accomplit pour vous". Eh bien, moi, il faut qu’à un moment ou à un autre, je puisse éprouver que cette parole s’accomplit pour moi. Pas seulement en général mais pour moi ! Pour qu’il y ait cet accueil intérieur, intime et profond de la parole, il faut le climat, l’environnement, le terreau d’une relation prolongée, affectueuse, aimante avec le Christ. Il faut que je puisse, non seulement connaître la matérialité de sa parole, mais en éprouver le dynamisme spirituel, le dynamisme vital. Cette expérience du dynamisme vital de la parole du Christ suppose une relation de prière, c’est-à-dire simplement le fait d’être avec lui, en prenant du temps pour méditer sa parole, pour laisser monter en notre cœur ce que nous souhaitons lui dire et nous mettre devant lui, bref, pour prier. Et pas simplement prier quand on en a besoin, quand on en a envie, quand on a besoin d’appeler au secours, mais prier parce que Dieu est Dieu et qu’il est Dieu tous les jours, quel que soit mon état d’âme.
3. Des hommes libres.
Des hommes libres car il n’y a pas de véritable engagement de la personne si ça n’est pas un engagement dans la liberté. Je voudrais caractériser cette liberté par trois dimensions :
1) Il faut que nous soyons libres à l’égard des biens de ce monde. J’ai évoqué tout à l’heure par contrepoint ou contraste avec une mentalité d’aventurier, une mentalité sécuritaire pour ne pas la qualifier autrement, qui nous ferait rechercher l’assurance d’une carrière bien délimitée mais on peut aussi évoquer l’engluement de notre liberté dans la dépendance dans laquelle nous vivons par rapport à quantité de choses et de biens.
Nous sommes, indépendamment de notre attitude personnelle, subjective, nous sommes les membres d’une société de richesse. Il faut savoir que cet univers de richesse, complètement investi et qualifié par la consommation des biens, provoque des adhérences, comme on dit d’une cicatrice qu’elle provoque des adhérences, c’est-à-dire qu’elle entrave notre liberté. Elle nous empêche d’être capables d’avancer au large et de prendre quelques risques. Il faut donc que nous apprenions et que nous soyons constamment vigilants à garder notre liberté par rapport aux biens de ce monde, y compris dans ce que nous risquons quelquefois d’attribuer, avec beaucoup de complaisance, à une sorte de précaution, de sagesse pour l’avenir. Nous ne sommes pas seulement dans une société de richesse, nous sommes dans une société d’épargnants, et d’épargnants d’autant plus motivés à épargner que les conditions d’environnement sont plus insécurisées. Je trouve normal et naturel que quelqu’un qui a une charge de famille, prenne quelques précautions pour l’avenir des siens. Mais ce n’est pas la logique du ministère sacerdotal. Je n’engage pas des prêtres pour leur assurer une vie confortable, une rente et la sécurité pour leurs vieux jours. J’espère, et j’essaye de faire ce que je peux pour cela, leur assurer des conditions convenables, mais comme vous le savez, tout cela est très relatif. Ce qui était considéré comme des conditions convenables il y a 50 ans, serait complètement insupportable aujourd’hui, relativement à la transformation des mœurs. Mais il me semble qu’on peut vivre correctement sans céder au prurit du perfectionnement perpétuel de sa sphère ou de sa bulle.
Je vais vous donner un exemple : il y a un certain nombre (qui heureusement diminue) de presbytères dans lesquels les lieux communautaires (c’est-à-dire les endroits conçus et réalisés pour qu’on s’y retrouve avec plaisir) sont tellement rebutants qu’il y a peu de chance que quelqu’un aime s’y retrouver avec plaisir. Je comprends très bien que des gens de ma génération, qui ont été élevés dans une autre culture, soient moins sensibles que des gens plus jeunes, dont la culture est différente. Je pense qu’il faut faire attention à ce que le cadre de vie soit humainement supportable et même agréable. Mais je ne voudrais pas pour autant que l’aménagement des lieux et la décoration florale des salles communautaires mobilisent l’énergie des conseils pastoraux, paroissiaux, du curé, etc… au point que cela devienne une anxiété continue. Il faut que nous soyons libres à l’égard de cela.
2) Il faut que nous soyons libres à l’égard de nos relations. Non pas parce que l’engagement dans le sacerdoce serait plus exigeant qu’un autre engagement, mais parce que tout engagement suppose des choix. Pour vous mettre tout à fait à l’aise et ne pas faire une confusion entre cette question et l’engagement au célibat, je vous invite simplement à réfléchir quelques instants à des couples que vous connaissez, qui s’unissent, se marient. C’est extraordinaire ! On vient de deux tribus complètement différentes, on crée une 3ème tribu. Va-t-on faire quelque chose de nouveau ou entraîner avec soi tout ce qu’on traîne derrière soi depuis des années ? On ne peut quand même pas complètement transbahuter son carnet d’adresses d’un ordinateur dans l’autre en disant : "puisque ce sont les miens, ce sont les tiens, ils sont à nous". Créer une relation nouvelle, engager une relation qui touche toute notre personnalité, ça suppose qu’on arrête un certain nombre de relations. Ou alors on vit dans un éclatement permanent. Etre libre à l’égard de l’affectivité, ça veut dire raisonner, réfléchir, discerner, analyser : quelles sont les relations dans lesquelles nous sommes réellement engagés ? Quelles sont celles où nous avons un lien très profond, très fort, qui doit trouver une nouvelle modalité ? Quand on devient le mari de quelqu’un, on n’est plus simplement le fils de sa mère ! Ce qui ne veut pas dire qu’on renie sa mère, mais qu’on trouve une nouvelle modalité à cette relation d’affection. Etre libre à l’égard de son affectivité, ça veut dire aussi la connaître, se connaître, connaître sa manière affective de réagir. C’est là un chantier très important.
3) Il faut que nous soyons libres à l’égard de nous-mêmes. Ne pas être trop dépendant de l’image qu’on se fait de soi-même, des rêves que l’on a nourris sur son avenir, des espérances peut-être, des désillusions quelquefois. En tout cas il y a un univers virtuel auquel nous devons renoncer pour que vive la réalité.
4. Des hommes qui aiment et qui servent l’Église.
Le prêtre a une relation particulière avec l’Eglise. Il a une relation particulière avec la communauté à laquelle il est envoyé, et il a une relation particulière avec l’Eglise universelle par la médiation de la communion avec son Evêque.
Je ne peux pas vous cacher que, périodiquement, je suis affecté, comme pasteur, comme Evêque, quand je vois des prêtres qui agressent leur Eglise. Ceux d’entre vous qui ont trempé un tant soit peu dans la psychologie, savent très bien ce que cette agressivité et cette violence symbolisent, quels symptômes elles représentent par rapport à une adolescence pas encore arrivée à maturité… C’est comme ça, mais c’est triste. Donc je ne cherche pas à recruter des petits soldats adolescents qui vont découvrir leur raison d’être en tirant sur l’Eglise dont ils vivent, pour dire les choses de manière crue.
Plus que cela, je cherche des hommes qui aiment l’Eglise passionnément, avec beaucoup de conviction et d’attachement, en ayant conscience, non pas de la perfection de l’Eglise, mais de la fécondité de notre relation avec l’Eglise. "Qu’as-tu que tu n’aies reçu ? Si tu as tout reçu, comment peux-tu cracher dans la main qui t’a nourri ?". Aimer l’Eglise, ça veut dire se mettre à son service. Ca veut dire trouver notre joie et notre épanouissement dans ce service de l’Eglise.
5. Des hommes de service.
Ce n’est pas pour rien que le prêtre est d’abord un diacre, c’est-à-dire quelqu’un qui est ordonné pour le service de la communauté. L’ordination sacerdotale, pas plus que la consécration épiscopale, n’effacent le diaconat que l’on a reçu en premier. A une époque, peut-être encore d’actualité dans certains îlots retranchés, comme l’irréductible village gaulois, il y a eu un temps où un certain nombre de prêtres, inquiets de ce qui se faisait ou ne se faisait pas, étaient à la recherche de "l’essentiellement sacerdotal". Dans ces temps lointains où j’étais directeur au Séminaire, nous avions un tabernacle en cuivre. Vous savez que le cuivre se ternit s’il n’est pas entretenu. Je me suis aperçu assez vite que les sacristains, anticipant déjà sur l’essentiel sacerdotal, considéraient qu’il était au-dessous de leur dignité, de prendre du produit pour le cuivre et de frotter la porte du tabernacle. Alors je l’ai fait. Autant je suis convaincu qu’il faut que nous aidions les prêtres à mieux cerner les priorités dans ce qu’ils ont à faire, autant je crois que le prêtre doit toujours garder l’idée qu’il peut servir. Non seulement qu’il peut être utile, mais qu’il peut rendre service, qu’il peut faire des services, et que faire ces services n’est pas déchoir, ce n’est pas empiéter sur le terrain des laïcs, mais c’est simplement être un homme. S’il faut sortir la poubelle, on sort la poubelle ; et s’il faut rentrer la poubelle, on rentre la poubelle, et on n’en fait pas un roman. Cette question est un peu une question-vérité, parce notre service pastoral de la communauté est quelque chose de très grand et de très beau, mais il peut insensiblement se spiritualiser au point que nous serions des serviteurs qui ne serviraient pas à grand-chose. Je veux dire des serviteurs d’une façon tellement identifiée au serviteur souffrant qu’il ne resterait plus beaucoup de place pour balayer. Etre serviteur, c’est aussi se mettre concrètement au service des gens. Que peut-on faire pour eux ? Et comment le faire ? Si nous ne sommes pas capables de services élémentaires dans la vie quotidienne, je crains que notre service pastoral, dans toute sa plénitude, ne soit quelquefois un peu irréel. Sans compter les désagréments que nous aurons toujours, parce qu’il faudra quand même toujours que quelqu’un ferme la porte de l’église. Et alors, si chaque fois qu’on ferme la porte, ça devient une sorte de crise existentielle, on est mal parti ! De temps en temps, il faut accepter d’avoir à retrousser ses manches et à faire quelque chose. Prenons l’exemple des scouts et de leur côté : "faites-le vous-même" !
Des hommes de service les uns par rapport aux autres. Je suis très admiratif d’un certain nombre de paroisses à Paris qui accueillent des prêtres qui vivent une période difficile de leur vie (une situation de maladie, une situation psychologique) et ne sont pas très rentables sur le plan du travail quotidien. Je suis très admiratif, parce qu’il y a des équipes de prêtres qui les accueillent et qui leur font une place. Ca coûte, non seulement de l’argent, mais aussi de l’attention, de la présence, de la délicatesse, de la précaution. On voit comme ça des gens qui étaient déstabilisés, qui avaient perdu confiance en eux-mêmes, reprendre petit à petit un peu de confiance. C’est aussi un service important que nous avons à rendre, parce que notre manière de vivre ensemble les uns avec les autres, est une image de la société que nous voudrions promouvoir à travers l’annonce de l’évangile.
Vous pouvez relire de temps en temps l’épître de Saint Jacques. Elle a un gros avantage : elle dit en termes simples ce qu’il faut comprendre. Quand vous avez quelqu’un qui entre dans votre communauté et qui est mal habillé, etc…, qu’est-ce que vous faites ? Nous sommes l’Eglise, servante des pauvres, mais concrètement, si un type mal fagoté arrive au beau milieu de la messe du dimanche, quelle place lui donne-t-on ? Si un type un peu étrange fait partie de la communauté, comment le traite-t-on ?
Questions :
Y a-t-il un profil pour devenir prêtre ?
Un profil-type pour devenir prêtre ? Vous pouvez faire cet exercice pendant les vacances : vous prenez les évangiles et vous regardez les profils des gens qui ont été choisis. C’est assez significatif ! Par exemple, quand les évangiles synoptiques rapportent l’appel des douze, on nous donne très peu d’indications sur leur profil, sauf leur nom, et parfois un petit bout d’indication, mais pas grand-chose. Dans l’évangile de Saint Jean, c’est un peu mieux organisé, parce qu’on voit que ça part de chez Jean-Baptiste, que ça va tourner avec Bethsaïde, que ça revient vers Nathanaël. On voit qu’au moins, l’évangile de Saint Jean connaissait l’effet de réseau que ne connaissaient pas les évangiles synoptiques. Il nous montre une chaîne où parmi les deux qui quittent Jean-Baptiste, il y avait André, le frère de Simon, qui va trouver Simon en lui disant : "tu sais, on a trouvé le Messie". Simon, qui est aussi de Bethsaïde, va le dire à Philippe qui est également de Bethsaïde, et Philippe va le dire, etc… C’est déjà un signe que, puisque l’appel de Dieu passe par des médiations, si on n’est pas, d’une certaine façon, impliqué dans un système de relations ecclésiales, il y a peu de chance qu’on entende ces médiations. Mais Dieu appelle aussi des gens directement, sans passer par des médiations. On ne peut pas vraiment obliger Dieu à suivre un protocole ! Il faut donc accepter qu’il agisse à sa manière.
Je crois qu’il y a un profil à travers ce que j’ai dit : il faut être chrétien, convaincu, qui mette en pratique la foi, qui aime l’Eglise et qui a le sens du service au point de donner sa vie, pas simplement de rendre service ponctuellement. Cela fait déjà quelques éléments d’un profil.
A propos de la spécificité de la ville de Paris, quel est le propre de la mission à Paris ?
Il y a trois approches un peu différentes : - Une première approche qui est fonction de l’urbanisme poussé au maximum, du fait que Paris est un lieu de passage, de circulation, de tourisme, de rencontre, de commerce, d’affaires, de bureaux, etc… Je n’ose pas dire de chiffres car je ne les retiens pas bien, mais le nombre de personnes qui, en Ile-de-France, circulent pour travailler, est considérable. Et parmi ces gens qui circulent, un certain nombre viennent travailler sur Paris, passent du temps à Paris. Et en plus, il y a quand même quelques centres de décision, non seulement politiques, mais aussi économiques, sociaux, et je dirais donc que c’est là la fonction de l’agglomération. Comment pouvons-nous être présents et disponibles dans ce réseau de circulation ? On a quelques lieux significatifs de ce point de vue là, mais peut-être que nous avons encore à chercher. - Une deuxième approche est quand même l’importance considérable, statistiquement parlant, de la jeunesse sur Paris. Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, non seulement il y a beaucoup de jeunes qui viennent à Paris pour faire un certain nombre de choses, mais il y a aussi une population parisienne qui n’est pas une population de 3ème âge. Ces jeunes sont dans des établissements scolaires où ils sont étudiants. Ma question est de savoir comment nous allons rejoindre cette jeunesse ? On sait bien qu’on ne la rejoindra plus seulement par des propositions sacramentelles. Vous pouvez proposer la confirmation tant que vous voulez, ça n’intéressera que ceux qui sont dans le circuit ecclésial. Les jeunes qui ont grandi sans aucune catéchèse et sans aucune connaissance de la foi, se foutent du tiers comme du quart de la confirmation. Ce n’est pas leur sujet. Comment les rejoindre ? Quelles propositions pouvons-nous faire pour avoir des lieux de contact qui ne sont pas nécessairement des lieux de catéchèse ? Ce qui suppose aussi que nous ayons des lieux de catéchèse. Ca demande un certain travail. - Une troisième approche : je crois qu’il faut que nous réfléchissions, encore à nouveau, sur le sens de l’implantation géographique. Je pense que, dans une mégapole, il y a des phénomènes de sous-ensembles. Dans Paris, il y a des phénomènes de quartiers. On en voit quelques traces dans les festivités organisées par les mairies de quartiers, par les conseils de quartiers, qui reflètent ce sentiment d’appartenir à un ensemble qui a une certaine cohérence. Cela veut dire qu’il se passe quelque chose localement. Je ne suis pas plus précis, parce qu’il ne se passe pas la même chose partout. Ce n’est pas pareil si on est dans le centre de Paris, comme ici par exemple, ou si on est dans le haut-Ménilmontant (où il y a beaucoup de cités de logements et peu d’activités professionnelles). Le mode de présence n’est pas le même et les possibilités de rencontre ne sont pas les mêmes, etc… Il faut affiner nos moyens de rejoindre les gens localement. Où ? Quand ? Comment ? En tenant compte de l’évolution des modes de vie. Par exemple, si vous faites une réunion paroissiale le soir à 20 h 00, vous avez peu de chance que des jeunes ménages y viennent. Sauf si vous avez affaire à des jeunes ménages qui peuvent se payer une baby-sitter quatre soirs par semaine ! Ce n’est quand même pas le lot général. Si on dit qu’il n’y a que des personnes âgées, en réalité on a fait une proposition qui ne concerne que des gens qui n’ont pas de contraintes. Il faut donc étudier finement ce qu’on propose et à qui. On n’a pas les mêmes gens si on organise un truc le samedi matin, le dimanche après-midi ou le mardi soir. Nous avons là à réinvestir et à bien regarder ce qui se passe dans les quartiers.
Je prends un exemple. Si vous prenez la rue Lecourbe depuis le métro aérien Sévres-Lecourbe jusqu’à la Convention, vous vous apercevez qu’il y a trois tranches : une première tranche qui va à peu près au tiers ; il n’y a pas grand-chose, il n’y a pas une vie très intense. Ensuite autour du feu rouge, il y a un ensemble de commerces d’alimentation avec des étals sur le trottoir et il y a tout le temps du monde. Enfin, quand on a passé le 2ème feu rouge et qu’on arrive vers la mairie, c’est terminé : on est dans une rue morte. J’exagère, c’est caricatural, mais ça veut dire qu’il faut analyser ça. Ce n’est pas la peine d’aller tracter devant la clinique Saint Jean de Dieu. Ce n’est pas là qu’on va rencontrer beaucoup de monde ! Si on veut tracter, il faut aller là où sont les gens. Si on prend la rue de Vaugirard, c’est la même chose. Entre le boulevard des Maréchaux et la Convention, ce n’est pas très animé, mais si on prend de la Convention à Pasteur, en un espace de temps très court, on a un quartier vivant et comme hasard, en plus, il y a une église là-dedans !
Comment le prêtre de demain peut-il être serviteur dans un monde qui cherche des repères ? Il faut qu’il ait une certaine autorité, qu’il sache diriger. Mais peut-il avoir de l’autorité sans verser dans l’autoritarisme ?
C’est une tentation perpétuelle. C’est qu’on appelle, de façon approximative, le cléricalisme, c’est-à-dire le sentiment du prêtre qu’il est d’une essence nettement différente des autres. C’est assez répandu. C’est pour cela que je pense que l’intériorisation et la structuration de notre vie sous la catégorie du service, si elles n’éliminent pas tous les risques de cléricalisme, les contestent tout de même.
Je pense qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre une responsabilité d’autorité, de commandement ou d’enseignement (le prêtre est docteur de la foi, il doit annoncer quelque chose) et l’attitude du serviteur. Ce n’est pas parce que je dois exercer une autorité que je ne suis pas serviteur. C’est exactement ce que le Christ nous explique dans l’évangile : "chez les païens, ceux qui commandent se font appeler chefs. Pour vous, qu’il n’en soit pas ainsi. Celui qui veut être le premier parmi vous, qu’il soit comme le dernier". Ou bien encore, un signe très parlant qu’il nous donne dans le lavement des pieds après la Cène : "vous m’appelez Seigneur et Maître et vous avez raison car je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je me suis fait votre serviteur, vous devez vous aussi vous faire serviteur les uns des autres". C’est-à-dire que nous avons à élaborer continuellement et à reconstruire continuellement comment exercer la fonction de serviteur en assumant la responsabilité qui nous est confiée.
Par exemple, quand je préside l’eucharistie, j’exerce une fonction qui est une fonction de leader. Je suis président. Comment est-ce que je vis ça à l’intérieur de moi ? Comme une supériorité par rapport au peuple que je préside, ou est-ce que je le vis comme la mission que j’ai reçue pour le service de l’assemblée ? Ca ne donne pas les mêmes résultats ! Si je vis les choses comme une supériorité personnelle, je vais insensiblement ou consciemment orienter la célébration sur moi. Or ce n’est pas moi qu’on célèbre, c’est Dieu ! Si je me mets dans la situation du serviteur, je suis moi aussi tourné vers lui. Je suis aussi dans la relation avec Dieu, je suis aussi quelqu’un qui écoute la parole de Dieu et qui essaye de l’accueillir. Donc je ne suis pas dans la situation d’un médecin par rapport à des malades, je ne suis pas quelqu’un qui apporte la santé à ceux qui ne l’ont pas : je suis quelqu’un qui participe aussi de la maladie. Je me reconnais pécheur avec les fidèles et je reçois la miséricorde de Dieu. Ma manière de vivre cela, c’est d’être celui qui porte la prière des fidèles, qui l’assume et la porte avec lui, serviteur du peuple de Dieu.
C’est pour cela que j’ai évoqué le fait que j’ai besoin d’avoir des hommes libres à l’égard d’eux-mêmes. Si nous n’avons pas une liberté intérieure dans notre manière de vivre, nous ne pouvons pas assumer ce paradoxe. Alors on devient d’insupportables petits chefs ou bien d’inconsistants sacristains ! Mais on ne fait pas son métier, ni dans un cas, ni dans l’autre.
Comment reconnaît-on l’appel de Dieu ?
On le reconnaît à mesure qu’on découvre que l’on devient davantage soi-même en répondant à cet appel. C’est-à-dire à mesure qu’on découvre que l’appel de Dieu nous construit et nous fait trouver notre harmonie intérieure. Cela ne peut se vérifier qu’en marchant ! On ne découvre l’appel de Dieu qu’en répondant à un premier appel et ensuite à un deuxième et ensuite à un troisième… Ce travail ne peut pas se faire tout seul : si on mijote ça tout seul, on peut être dans l’illusion complète. Il faut qu’il y ait un tiers, un interlocuteur, un père spirituel. Si on découvre avec lui que notre engagement hypothétique ("si Dieu m’appelle") provoque le trouble, la tristesse, les regrets, ne construit pas quelque chose, ne me fait pas trouver ma place, ne me rend pas heureux, c’est que ce n’est pas mon appel. Si, au contraire, quand j’envisage cette hypothèse, je me sens de plus en plus à l’aise, de plus en plus moi-même, de plus en plus entreprenant, de plus en plus motivé, de plus en plus joyeux, c’est la route ! Ce n’est pas sorcier, c’est une question de bon sens.
Cette conscience d’être là où je dois être, se vérifie, se renforce, s’approfondit dans le dialogue personnel avec le Christ. Saint Ignace de Loyola qui a été un grand spécialiste du discernement, explique cela ; et pas seulement dans les exercices spirituels ! Quand il raconte sa vie, il dit : "quand je pensais aux grands saints, qui ont vécu des choses extraordinaires, je me disais : ah si je faisais comme Saint François ou comme Saint Dominique ! Et plus je pensais à faire ça, plus j’éprouvais de la joie. Au contraire, quand je pensais à d’autres modes de vie (dans son milieu, il était courant d’être courtisan ou militaire ou grand chef de la noblesse espagnole), cela provoquait en moi de la tristesse". C’est comme ça qu’il a appris petit à petit ce qu’était le discernement avec une règle générale : quand on va de mieux en mieux, la joie est le signe qu’on est dans le bon chemin. Quand on va de mal en pis, la joie est le signe qu’on n’est pas dans le bon chemin. Cela veut dire qu’avant de discerner, il faut savoir si on va de mieux en mieux ou de mal en pis ! Autrement dit, au moins réfléchir et si possible, purifier notre désir, pour que ce que nous désirons soit vraiment ce que Dieu veut. Et donc progresser dans notre délivrance, dans notre libération par rapport à tout ce qui entrave notre générosité personnelle.
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