Jean Delvolvé, séminariste de Paris en 1er cycle

Il arrive que dans le parcours de formation d’un séminariste, l’on propose au candidat au sacerdoce de passer un an à l’étranger à la découverte d’autres peuples, d’autres cultures mais aussi de l’Eglise universelle, au-delà de ce que l’on a pu connaître jusqu’alors. Il est en effet important de se laisser dérouter pour entrevoir la complexité de l’homme dont Dieu veut se faire proche, au-delà de toutes les représentations et idées préconçues que l’on reçoit dans sa propre culture.
C’est dans cette optique que l’on m’a envoyé pour un an à N’Djaména, capitale du Tchad, comme professeur et animateur spirituel dans un centre de soutien scolaire dépendant du diocèse, tout en partageant la vie de deux prêtres dans une paroisse tchadienne.
Après bientôt neuf mois, je dresse le tableau des principaux points qui m’ont marqué, sans doute imprécis et incomplets, mais qui laissent entrevoir la richesse de mon expérience.
Pauvreté cache générosité

C’est tout d’abord la rencontre de la pauvreté matérielle qui m’a touché. Pour un français n’ayant jamais quitté Paris et n’ayant jamais mis le pied en Afrique, le décalage est très fort les premiers jours. Difficile de passer du confort de l’avion d’Air France avec l’arrivée dans l’obscurité d’un
presbytère sans électricité ni eau courante ! Malgré les récents travaux qui ont transformé la ville avec le goudronnage des principaux axes et le progressif éclairage des grandes avenues, le confort occidental est loin d’être le lot de tous les tchadiens.
Il faut alors apprendre un nouveau style de vie : bien calculer les recharges d’ordinateur, prévoir les coupures d’eau, profiter des bonnes heures pas encore trop chaudes pour travailler, savoir quoi manger et quelle eau prendre, ne jamais sortir sans son portable… Bref, mil et une petites habitudes à prendre pour surmonter les petits obstacles quotidiens.
Ces premiers temps ont été l’occasion de prendre conscience de ma situation privilégiée dans laquelle j’avais vécu jusqu’alors, et d’ouvrir les yeux sur la pauvreté partagée par de nombreux peuples dans le monde. Au Tchad, elle saute parfois aux yeux. Entre les petits enfants en haillons, les maisons en terre sans électricité ni eau et les salaires dérisoires, on se demande comment les personnes parviennent à s’en sortir. La grande solidarité qui règne, la traditionnelle hospitalité africaine et le sens de la débrouille leur sont très souvent salutaires.
Un pays plein d’espérance

C’est aussi un pays aux peuples et cultures très différentes que j’ai eu l’occasion de découvrir. Ancienne colonie française, le Tchad a connu cinquante années jalonnées de guerres tribales et de coups d’Etat depuis l’Indépendance. Il faut dire que les habitants du désert au nord (éleveurs et nomades de culture arabique) sont très différents des habitants de la savane du sud (agriculteurs et sédentaires), ce qui n’a pas arrangé l’affaire !
En cette année de commémoration du cinquantième anniversaire de l’Indépendance, il était passionnant de voir le désir de ces peuples de dépasser leurs clivages ethniques pour former une seule nation. Arborant des boubous et pagnes conçus pour l’occasion, les tchadiens avaient un sentiment nouveau de fierté nationale, présageant
un futur meilleur.
Mission possible

Ma mission comme professeur de français et de philosophie dans un centre de soutien scolaire m’a aussi permis de comprendre la chance d’avoir eu une éducation scolaire en France. La pauvreté des moyens mis à la disposition de l’éducation m’a ici beaucoup frappé.
Je mesure combien tout ce qui est acquis dans notre pays, comme le fait par exemple d’aller à l’école et d’apprendre ses leçons, n’a rien de naturel ici. Au contraire, l’élève qui veut réussir devra franchir des obstacles tout au long de sa scolarité : classes surchargées, absences des professeurs, pédagogie incertaine, travaux domestiques à la maison (surtout pour les filles), tentations de fuites (football et autres) ou encore contraintes matérielles et climatiques (absence d’électricité le soir, chaleur, accès aux livres difficile). Ce centre est une occasion unique pour combler ces carences éducatives et donner aux élèves un cadre exigeant dans lequel ils peuvent s’épanouir. Il est aussi un lieu de rencontre interethnique et religieux, ainsi qu’une école de vie où l’effort, le service et le travail sont récompensés. Dans ce contexte, le professeur doit être patient et son travail de longue haleine. Il faut être très clair et simple, insister sur les bases mais surtout apprendre aux élèves à travailler et à se sentir responsable de leur avenir.
Une Eglise jeune et dynamique

Mais il n’est pas de pauvretés sans que des richesses leur soient associées. J’ai été saisi par la joie, la jeunesse, et la vitalité de ces peuples, mais aussi de l’Eglise dans laquelle je vis. Au sortir de la Semaine Sainte, où plus de cent baptêmes ont été célébrés dans la paroisse, mon cœur est encore plein de toutes ces célébrations ferventes et pleines de foi, dans lesquelles j’ai eu l’impression de vivre les premiers temps du christianisme. L’évangélisation est en effet très récente ici, ce qui rend très actuels les épîtres de St Paul. Les béatitudes trouvent aussi un écho particulier. Malgré la précarité de la vie (espérance de vie estimée à une quarantaine d’années) et les épreuves en tout genre, on sent une véritable joie qui se manifeste dans la vie courante par des réjouissances pour les petites choses. Quel bol d’air et quelle leçon pour nos sociétés de consommation dans lesquelles nous ne sommes jamais satisfaits ! Au centre de soutien scolaire, j’ai aussi connu l’accueil africain dont on m’avait dit tant de bien. Entre les conseils et les marques d’attention des mes collègues, il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour me sentir pleinement intégré à l’équipe pédagogique. Ils m’ont été utiles pour déchiffrer les codes culturels assez différents des nôtres, mais très enrichissants pour un petit français !
L’Afrique est en tout cela une très belle école sur mon chemin vers le sacerdoce !
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