|
Le 08 décembre 2005, le Séminaire de Paris a fêté ses 20 ans. Mgr Pierre d'Ornellas, qui fut longtemps évêque auxiliaire de Paris et qui est maintenant évêque de Rennes, livre son regard sur la formation des pasteurs.
De quel type de prêtre avons-nous besoin, et comment le Séminaire de Paris adapte sa formation à ces nouvelles exigences ? L’Eglise a toujours eu besoin de pasteurs. Pour notre temps, il faut partir du concile Vatican II qui a su discerner les "signes des temps" et a vu une mutation profonde de nos sociétés occidentales. Avant le Concile, la mission de l’Eglise pouvait se concevoir ainsi : l’Occident chrétien devait évangéliser le reste du monde. Puis, au regard des événements dramatiquement païens qui ont agité l’Europe, notamment au XXe siècle, le Concile s’est rendu compte que nos sociétés dites chrétiennes étaient elles-mêmes à évangéliser. En cela, la présence de l’athéisme en Europe fut un "signe" fort qu’il a analysé. Face à cette mutation, il existe deux attitudes que l’on retrouve encore aujourd’hui : ou bien on se lamente et on se contente d’enrayer la régression en renforçant les moyens déjà existants ; ou bien on discerne un appel positif pour une nouvelle annonce de l’Evangile. Quels pasteurs requiert cette annonce, dans cette situation nouvelle ? C’est une question que beaucoup d’évêques se posent, du moins en France. Quelles nouveautés pour les pasteurs d’aujourd’hui ? Le point central concerne leurs relations avec l’Ecriture Sainte. Pendant très longtemps, la foi a été transmise, d’une certaine manière, sous forme d’un catéchisme enseigné de générations en générations. Affinées par le temps, les formulations de plus en plus précises contenaient des affirmations et des obligations qu’on se transmettait à l’intérieur des familles et des villages. Peu de gens lisaient la Bible. Personne ne se rendait compte que ces formulations en étaient déconnectées. Vatican II a mis en lumière la nécessité de redonner la lettre de l’Ecriture Sainte au Peuple de Dieu, de permettre aux chrétiens d’entrer dans l’intelligence de la Parole que Dieu lui adresse. Le Peuple de Dieu ne peut vivre qu’en étant nourri de la nourriture habituelle du chrétien, c’est-à-dire la Parole. Voilà pourquoi, dans la formation des prêtres, on ne parle plus de "sermon", qui pouvait se réduire à des formulations sur ce qu’il fallait vivre pendant la semaine, mais "d’homélie" qui est un commentaire actualisé de l’Ecriture Sainte pour nourrir le Peuple. Voilà pourquoi, nous mettons tout en œuvre pour apprendre aux futurs prêtres à entrer dans la puissance de sens que contient le texte biblique. Le prêtre, pasteur de son Peuple, est celui qui le nourrit de la Parole de Dieu, c’est-à-dire celui qui, de dimanche en dimanche, le guide sur le chemin que trace l’Ecriture Sainte. Comment le pasteur est-il vraiment le serviteur de cette Parole ? Les prêtres sont confrontés aux mutations de notre époque. Autrefois, notre société était conforme à un modèle unique, judéo-chrétien. Aujourd’hui, il y a de nombreux modèles – musulmans, asiatiques –, à portée de main. Des jeunes s’interrogent : pourquoi serais-je chrétien ? Dans des villes nouvelles, il n’y a pas toujours de clochers, mais en revanche parfois une mosquée. Comment le prêtre peut-il discerner sur la parole à dire, conforme à la foi catholique, sur les questions de société et d’éthique : interreligieux, bioéthique, écologie… ? Les législateurs se prononcent selon leurs propres critères. Le pasteur doit être capable de ce discernement. Voilà pourquoi nous devons les former à une intelligence personnelle de la foi – de l’Ecriture Sainte et de la Tradition de l’Eglise. Il n’est pas un répétiteur, mais participe du discernement de l’Eglise. Ce n’est pas parce que la foi catholique le dit que c’est vrai, mais parce que c’est vrai que la foi catholique l’atteste. Au séminaire, nous proposons aux étudiants d’étudier ces questions à la lumière de la Parole de Dieu. En 1985, le cardinal Lustiger a ouvert le Séminaire de Paris. Quelle en était la visée ?  © Oeuvre des vocations Je vous l’ai déjà dit : former des prêtres qui soient des pasteurs. Le cardinal Lustiger a toujours eu une très haute idée du prêtre diocésain. De façon pragmatique, le Séminaire de Paris s’est mis en place grâce à des acteurs remarquables : le P. Kowalski et le P. Sales, pour ne citer qu’eux. Il dissocie la formation intellectuelle de l’appel aux Ordres, tout en maintenant entre les deux une profonde harmonie grâce à cette finalité commune : former des pasteurs. Cette distance permet de respecter la liberté des séminaristes. D’un côté, ils ont leur formation théologique et, de l’autre, leur vie au Séminaire. Un séminariste peut, par exemple, être bon pour avancer vers les Ordres et ne pas être doué pour les études. Ou l’inverse. En dissociant et en soulignant leur cohérence, le Séminaire et la Faculté Notre-Dame offre aux séminaristes un espace de croissance pour leur liberté. L’étude de la théologie ne leur est pas réservée, elle est formatrice pour tout chrétien. Elle oblige chacun à s’engager à la suite du Christ et fait grandir la liberté. Elle donne le goût et les moyens d’annoncer le Christ autour de soi. Elle purifie les a priori et les sensibilités parfois trop affirmés. Vous comprenez donc qu’elle aide le séminariste à entrer plus librement dans l’appel de Dieu pour être prêtre. Cette étude vivifie sa prière, sa vie fraternelle avec ses frères, son attention aux pauvres. En retour, tout cela le pousse à mieux comprendre la Révélation. C’est d’Elle qu’il tire son amour pour les hommes.Revenons à l’Ecriture Sainte, pourquoi tant insister ? Toute la foi de l’Eglise est reliée à l’Ecriture Sainte. Toute théologie est un acte d’interprétation de l’Ecriture. Nous devons apprendre aux séminaristes à vivre du Christ pour faire eux-même cet acte d’interprétation pour nourrir la foi des fidèles. Autrefois, on étudiait d’un côté les « Traités » (Eucharistie, Sacerdoce...) et de l’autre une science biblique qu’on appelait exégèse. Aujourd’hui, les études doivent manifester le lien intrinsèque entre l’Ecriture Sainte et la foi en l’Eucharistie, entre l’Ecriture et le Sacerdoce. Ainsi, l’Ecriture est la trame de tout le programme d’étude. En interprétant le Texte pour mieux y découvrir Jésus-Christ, on entre plus profondément dans la Tradition de l’Eglise, de même que la connaissance du Christ permet de mieux lire l’Ecriture. A la lumière du Christ mieux connu, le pasteur est capable de discerner le chemin de Dieu dans les questions contemporaines. On reproche au Séminaire de Paris de former des intellectuels. Que répondez-vous ? La société d’aujourd’hui confronte et interroge sans cesse les chrétiens ! Nous devons former des hommes capables de répondre de leur foi. Une des manières de les former à rendre raison personnellement de la foi de l’Eglise, c’est les inviter à la transmettre de façon organisée. Si certains donnent des cours, cela ne veut pas dire que nous voulons former une élite intellectuelle. Un pasteur d’aujourd’hui est sans cesse questionné dans son intelligence par la société. Outre la formation intellectuelle, comment cheminent-ils ?  © Oeuvre des vocations Un séminaire, est une "petite Eglise", dit Jean Paul II, à la manière des apôtres au Cénacle. Cela veut dire qu’un Séminaire doit proposer un chemin de sainteté. Or, la sainteté, selon Vatican II, n’est autre que la charité parfaite. Il faut donc vivre la charité. A Paris, les petites "Maisons" à huit ou à douze favorisent cela. Là, la charité est mise à l’épreuve de façon très concrète. Chacun se forme à plus de liberté, de respect, d’écoute, de disponibilité… De quelle façon le Séminaire aide-t-il ces jeunes hommes à discerner leurs obstacles dans la liberté ? Pour qu’ils grandissent en liberté, nous leur donnons des occasions de se tester eux-mêmes. C’est à eux de discerner leur appel. Nous devons leur en donner les moyens. Les examens, les rencontres avec le supérieur ou leur accompagnateur, la vie en maison… ces éléments leur permettent de s’évaluer. Un exemple banal : si un séminariste arrive en retard à un cours, cela m’est égal. Ce qui m’importe c’est qu’il parvienne à discerner le sens de son retard. Est-ce une paresse ou est-il capable de rendre raison de son retard ? C’est à travers des détails que le discernement s’opère. Quelle est la place des laïcs dans leur formation ? D’abord, ce n’est pas parce qu’on est laïc qu’on sait former quelqu’un. Il suffit de voir les erreurs d’éducation dans certaines familles. Dans le service apostolique, le séminariste est immergé dans une vie avec des laïcs. Là, sait-il les écouter, s’enrichir de leur expérience, les aider ? Dans les études aussi, il est sans arrêt en contact avec des étudiants et des enseignants laïcs. Enfin, et c’est le plus important, il faut souligner que la communauté chrétienne a une vocation sacerdotale. Par le baptême, nous sommes prêtres, c’est-à-dire que nous avons vocation à être des ponts entre les habitants d’un quartier et le Christ. Les laïcs sont des liens entre les gens qui ne pensent jamais à Dieu ou à un Dieu étrange et le Christ. Tout ce qui est nécessaire pour que le laïc soit un bon chrétien, voilà ce que le futur prêtre a à apprendre. Au Séminaire, on n’apprend pas à dire la messe ou à confesser ; en revanche, on apprend tout ce qui est bon pour que le chrétien puisse vivre la foi de façon authentique. La foi chrétienne est toujours une foi sacerdotale, parce que on n’est jamais croyant pour soi mais pour relier nos frères et sœurs à Dieu le Père par le Christ, l’unique Grand Prêtre. Et le prêtre agit comme ministre du Christ pour nourrir ce sacerdoce des laïcs. Le prêtre est serviteur du sacerdoce du Peuple de Dieu. Et pour savoir et donner ce qui lui est bon, il doit lui-même le vivre. Un séminariste est un baptisé avant toute chose
avec l'autorisation de Paris Notre Dame (N°1107) |