Six ans à Aubervilliers, cela vous plonge dans un autre univers. Un laboratoire de la mondialisation, où les cobayes sont des femmes et des hommes, des jeunes et des enfants, emportés dans le tourbillon des galères, galère du travail, du logement, de la langue, etc. Quand on me demande si ça va, je réponds
comme les Africains : "Un peu !", car ça ne peut pas aller si les gens autour de vous ne vont pas.Quand je m'échappe trois jours, pour prendre un temps de solitude dans un petit monastère bien caché en pleine forêt, je pense toujours à "eux", à ces femmes et ces hommes, ces jeunes et ces enfants (moyenne d'âge de la messe de 11 h, sur 450 personnes : 30 ans maxi !). Dans la prière, je me tiens devant le Seigneur et je les lui présente. Ces temps de repos, marche, prière, sommeil sont absolument indispensables à mon équilibre global, spirituel et physique. Dans ces moments de relecture, je prends la mesure, non pas de mon travail, mais du travail du Seigneur. Est-ce une conséquence de mon âge (61 ans) ? Je vois le Seigneur de plus en plus à l'action et j'ai l'impression de maîtriser de moins en moins mon action ! En fait, plus je fais de choses (avec l'expérience, on arrive à faire de plus en plus de choses en même temps) et plus je rencontre de gens (tout le temps gagné par une bonne organisation doit être donné aux personnes, c'est ma règle), plus je sens que tout me dépasse et que l'Esprit-Saint arrange tout par derrière. Pourquoi telle personne vient-elle offrir ses services juste au moment où on avait une demande pressante ? Pourquoi telle autre se présente-t-elle pour demander à être baptisée alors que tout son entourage et son enfance ne l'y conduisaient pas ? Comment telle famille arrive-t-elle à rester joyeuse et confiante en Dieu alors que Dieu n'a répondu à aucune des prières qu'on a faites pour régler leurs problèmes ? J'arrive, mieux qu'autrefois, à repérer ces "miracles" et cela fortifie mon espérance. En fait, l'épreuve du prêtre est une sorte de combat intérieur entre le désespoir, la tentation de démission, et l'espérance qui est la vitamine C de la pastorale. Heureusement, et bravo à l'Esprit-Saint pour cette création dans son Église : nous vivons ici en communauté de prêtres, la Fraternité Missionnaire des Prêtres pour la Ville. Or, ce que nous partageons avec le plus d'urgence, comme le pain en période de famine, c'est l'espérance.  Eglise d'Aubervilliers Quand j'étais prêtre dans Paris, c'était ma foi qui était le plus éprouvée par la confrontation avec l'athéisme franco-français. Mais depuis que je suis à Aubervilliers, c'est mon espérance et mon amour qui sont le plus éprouvés. A Aubervilliers, presque tout le monde est croyant : 40% de musulmans, et le reste moitié-moitié entre les grandes confessions chrétiennes et les "églises du réveil". Je suis porté dans la foi par les gens, leur sans-gêne à invoquer Dieu et la chaleur de leurs prières.Mais mon espérance et mon amour restent blessés. L'épreuve de l'amour, c'est d'être pris au ventre par le demi sourire doux et fragile d'une personne qui vient vous raconter une galère pas possible (les Africains sourient quand ils décrivent leurs souffrances) et de ne rien pouvoir faire pour cette personne, sans papier, sans chez soi, sans permis de travail, etc. Ici, j'ai compris une des souffrances de Jésus. Quand Jésus est ému par la galère d'un lépreux, le touche tendrement et le soulage, la souffrance intérieure de Jésus, c'est qu'il y a mille lépreux dans la région et qu'il ne peut rien faire pour les 999 autres. Quand Jésus ouvre les yeux d'un ou deux aveugles, sa souffrance profonde, c'est qu'il y a 3000 malvoyants dans la région et qu'il ne peut rien faire pour les 2998 autres. Vous n'aviez pas pensé à ça ! C'est au centre de ma vie de prêtre… "Allons dans les villages voisins", dit Jésus. Je pense que Jésus était torturé par les autres, les autres qui sont ailleurs et qu'il ne peut pas toucher, qu'il ne pourra jamais toucher lui-même. J'éprouve cette souffrance. Etre prêtre, pour moi, c'est remplir le "moi" par "les autres". Alors, embarqué dans ce voyage continuel vers les autres, on est dans une sorte de gratuité, de légèreté, de joie à vivre la parole de Jésus : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement". |