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Page 1 sur 3 Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines trappistes français, du monastère de Tibhirine en Algérie, furent enlevés par des membres du GIA (Groupe Islamique Armé). Le 21 mai suivant, ils furent assassinés. Cette nouvelle a touché le cœur de millions de personnes – chrétiens, musulmans ou athées – et l’on a pu dire qu’"en une semaine, ils ont évangélisé la France" ! D’où vient que la mort de ces sept moines ait pesé si lourd ? Quelle est cette mystérieuse lumière qui nous vient de Tibhirine ?
L’Algérie dans la tourmente Le passage de l’Algérie à l’indépendance en 1962 fut un grand bouleversement : 900 000 Européens, et donc presque tous les chrétiens, quittèrent le pays en quelques mois. Monseigneur Duval, archevêque d’Alger, dit alors dans une conversation :  Vue sur Notre-Dame de l’Atlas© Abbaye d’Aiguebelle "900 000 chrétiens qui disparaissent soudain, c’est une apocalypse pour l’Eglise. Si Tibhirine demeure, l’Eglise est sauvée."Tibhirine, c’est alors une poignée de moines cisterciens français, sur les hauteurs de l’Atlas ; une petite communauté chrétienne dans un océan d’Islam. Des hommes ordinaires, menant une vie ordinaire parmi des gens ordinaires, mais profondément enracinés en Dieu. Ces moines étaient attachés à la terre d’Algérie et à son peuple, et définissaient leur propre vocation comme une présence de "priants parmi d’autres priants". Chaque jour, s’élevait du monastère de Notre-Dame de l’Atlas la prière de l’office monastique ; ainsi la cloche de Tibhirine au milieu des muezzin musulmans ! Depuis longtemps, ils cultivaient une amitié avec la population locale qui savait pouvoir compter sur le soutien des moines : certains s’étaient associés aux frères pour cultiver les champs autour du monastère ; beaucoup bénéficiaient des soins médicaux donnés par frère Luc, le seul "toubib" de la région, en frappant à la porte du dispensaire à toute heure du jour ou de la nuit ! Cette solidarité avec leurs voisins va très loin : en 1979, sous l’impulsion de frère Christian, ils fondent un groupe de rencontre entre chrétiens et musulmans : c’est le "ribât-es-salâm", ce qui signifie littéralement "Lien de paix", dans la prière, le service et la fidélité mutuelle. Les moines ne prêchaient pas, simplement ils étaient là. Leur seule présence exerçait sur leur entourage une heureuse et profonde influence. "Là où était la haine, ils mettaient l’amour." Rester ou partir ? Ma vie est donnée à Dieu.  © Abbaye d’Aiguebelle Les années passent, la situation en Algérie se dégrade et l’étau se resserre. Le 1er décembre 1993, l’ultimatum lancé par le GIA en direction des étrangers qui avaient un mois pour quitter l’Algérie prend fin. Ensemble, à l’écoute de l’Esprit Saint, les frères réfléchissent à la situation et décident finalement de "rester au contact d’une population dont nous partageons la vie et les risques". Car les habitants de Tibhirine, eux, n’avaient pas le choix de partir ou de rester. Aussi, ils se sont sentis soutenus par le simple fait que ces moines qui vivaient au milieu d’eux depuis tant d’années avaient choisi de ne pas se dérober au moment de l’épreuve… Mais au-delà d’une solidarité, il faut chercher la raison profonde de ce choix dans la profession monastique elle-même : leur vie était donnée à Dieu, radicalement et sans condition. C’est ce que signifie avec force frère Christian dans son Testament spirituel : "S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme (…) j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays." Rester, c’était donc simplement rester fidèle à ce don d’eux-mêmes. "C’est beau, une existence fidèle", écrira frère Christophe dans une lettre à l’un de ses amis. Un Noël pas comme les autres… La nuit de Noël 1993, les frères reçoivent la "visite" d’un groupe du GIA. Six personnes armées pénètrent dans le monastère et, par leurs exigences (aide médicale, appuis économique et logistique), veulent obliger les frères à rallier leur cause. Le chef de ce groupe martèle : "Vous n’avez pas le choix !" Il ignorait sans doute que, même sous la contrainte, on peut rester libre. Frère Christian, le prieur de la communauté, fait remarquer fermement que nul homme en armes ne peut entrer dans cette maison de prière et moins encore un soir comme celui-ci où l’on fait mémoire du Prince de la paix. Désarçonné, son interlocuteur s’excusa : "Je ne savais pas" avant de se retirer avec ses hommes. "Chaque jour, prendre le Livre, au moment où d’autres prennent les armes."  Frère Christian en prière© Abbaye d’Aiguebelle Comment être un homme de paix en face de la violence ? La réponse est là tout entière, dans les mots si simples de la prière quotidienne de frère Christian : "Seigneur, désarme-moi, Seigneur, désarme-les !"A l’heure où la violence et l’insécurité se faisaient sentir de plus en plus, frère Michel disait : "C’est maintenant qu’on va être vraiment moines." De fait, du 24 décembre 1993 au 27 mars 1996 (date de l’enlèvement), les frères de l’Atlas ont porté à son sommet leur vocation de moines. C’est dans la prière et une vie fraternelle de plus en plus intense qu’ils ont puisé la force du témoignage évangélique. Derrière ce "oui" qui ira jusqu’au martyre, il y a l’Esprit Saint qui donne la force. "Obscurs témoins d’une espérance…" Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines de Notre-Dame de l’Atlas sont enlevés par un groupe du GIA : frère Christian, frère Luc, frère Christophe, frère Michel, frère Célestin, frère Paul et frère Bruno. Deux frères purent échapper de justesse à cette rafle : frère Amédée et frère Jean-Pierre. Pendant des semaines, nous n’avons pas su s’ils étaient morts ou vivants. Les chrétiens s’unissaient en une fervente prière, nombre de cierges étaient allumés en signe d’espérance… jusqu’à un communiqué du GIA, le 21 mai, annonçant : "Nous avons tranché la gorge des sept moines." La découverte de leurs corps, le 30 mai, confirmait l’acte inqualifiable. Leurs voix se sont tues… mais elles se sont converties en un cri d’amour dans le cœur de millions de croyants et d’hommes et de femmes de bonne volonté, montrant par là que le sacrifice des moines de Tibhirine a valeur de message pour l’humanité : "Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime." (Jn 15,13) "Et toi aussi, l’ami de la dernière minute…"  Frère Luc près du cimetière Sidi Ranoush© Abbaye d’Aiguebelle Au centre de l’expérience du martyre spirituel des sept frères, il y avait la foi et l’amour du Christ, l’amour de l’Eglise, l’amour du lieu et des frères. C’est bien le message que nous a livré frère Christian de Chergé, dans son Testament spirituel, ouvert le dimanche de Pentecôte, 26 mai 1996, dont la lecture ne peut laisser indifférent. On y voit déjà offert à l’avance, à l’imitation du Christ, le pardon au bourreau appelé dès lors "l’ami de la dernière minute". Les sept frères reposent aujourd’hui, comme ils l’avaient toujours souhaité, dans la terre de leur monastère à Tibhirine, dont le nom signifie "jardin". "Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les Cieux : c’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes, vos devanciers." (Mt 5,10-12).
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