Des indices d'un appel de Dieu ?

Lettre ouverte aux jeunes, Pastoralia Mai 1996

Quand Dieu appelle

Cardinal Danneels
Cardinal Danneels © Archevêché de Malines-Bruxelles

Souvent des jeunes me demandent : "Comment êtes-vous devenu prêtre ?" Jamais je ne parviens à répondre. Ce qui m’étonne beaucoup. Un cardinal qui ne sait pas comment il est devenu prêtre... N’empêche, c’est la vérité. Je n’ai jamais été moi-même à la racine de ma vocation et je ne me suis jamais dit : "Voilà ce que je veux faire." Ce qui aurait été le cas si j’avais voulu devenir médecin. L’impression que j’ai, c’est que "cela" m’a habité à l’improviste, venant de je ne sais où, sans que ce soit toujours de mon goût. Quand j’étais petit, cela me tracassait et je ne pouvais m’en défaire. Une vocation fond sur vous, elle s’installe plus ou moins consciemment. Elle vous guette, se présente à l’improviste et, parfois, elle vous fait souffrir. Qu’importent les protestations : "Pourquoi moi ? Je n’ai pas envie", elle revient coup sur coup. Vous butez contre elle sans pouvoir vous en défaire.

Comme un virus

Pour ma part, la vocation m’a frappé comme un virus, sans que je puisse faire quoi que ce soit. C’est la traduction, en langage humain, du fait que Dieu nous cherche et que c’est plus fort que nous. Je suis donc incapable de dire pourquoi ni comment, car c’est lui qui en est l’origine. Il y a dans toute vocation des éléments qui font comprendre qu’elle est dans l’air, que Dieu a un projet à notre égard.

Quelques indices

Si tu ne retrouves pas en toi tous les éléments que je vais évoquer, il ne faut pas croire que tu es anormal. Ce sont quelques indices qui m’ont frappé. Je les ai retrouvés aussi chez d’autres.

Cardinal Danneels
Cardinal Danneels © Archevêché de Malines-Bruxelles

Avoir une certaine sensibilité pour des choses qui laissent les autres indifférents. Par exemple, un goût pour la fraîcheur des paroles de Jésus. Certaines de ses paroles ne te quittent plus. Tu les réentends toujours. "Personne n’a un plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis." De tels passages, qui ne disent pas grand chose à d’autres, te touchent. Quand tu t’en aperçois, il faut y prêter attention.

Avoir un penchant pour l’intériorité, une tendresse particulière qui se vit en silence. Il se peut que parfois tu n’en aies pas envie, mais au plus profond de toi, cet appel revient : "Arrête-toi un instant, réfléchis ! Ne laisse pas passer le temps dans la dispersion." Puis tu te dis : "Si je suivais une session biblique ? Si j’allais dans une abbaye ?" Subjugué par le Christ, tu t’inscris sans être sûr d’y aller. Et finalement, tu y vas.

Avoir envie de regarder plus longtemps, de rester tranquille, de prêter attention à certaines choses et de donner du temps, par exemple, à une formation. Tu es content d’entendre parler quelqu’un, de lire, d’entendre à la radio ou à la télévision quelque chose de profond. "Voilà ce que je dois écouter", penses-tu. Si cette envie te prend, fais attention, car il se passe quelque chose.

Découvrir en soi un profond sentiment de "compassion" : ne pouvoir accepter que des gens soient dans le malheur ou la misère ; les aider, souvent dans le plus grand secret... Tout en étant même un peu honteux à l’idée qu’on puisse le savoir parce qu’on pourrait te prendre pour un naïf, un inadapté à ce monde-ci...
Cette compassion peut s’étendre à ceux qui sont psychiquement malades, qui ont du mal à rester debout dans la vie, qui perdent l’espoir. Pouvoir les écouter durant des heures, au point que tes amis te disent : "Tu perds ton temps ! Il n’y a rien à faire."
Avoir une certaine délicatesse envers les enfants, les petits et les faibles, les handicapés, envers ceux qui ne peuvent pas suivre et sont exclus.
Enfin - et c’est l’élément le plus profond - pouvoir compatir avec ceux qui sont ancrés dans le mal, qui sont esclaves de la drogue, de la sexualité non contrôlée ; qui mènent une vie superficielle, parmi les bêtises et l’argent. Alors que les autres les trouvent bêtes et prédisent une issue fatale, tu te dis : "Je ne puis manquer de compassion."
Si tu as ces trois formes de compassion, avec ceux qui souffrent, avec les "petits" et avec les pécheurs, elles sont des indices que Dieu a quelque projet sur toi.

jeunes distribuant des repas
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Etre sensible à ce qui n’intéresse pas la plupart des gens. Par exemple, avoir une admiration pour ceux qui vivent dans la sobriété et la pauvreté, pour François d’Assise, pour ceux et celles qui se dévouent dans le tiers ou le quart monde. Là où tout le monde prétend qu’il faut avoir de l’argent pour vivre - ce qui n’est pas faux - tu te sens attiré par le fait de n’avoir rien ou peu. Cela ne signifie pas encore que tu vas vivre ainsi, ni que tu en sois capable, mais tu estimes qu’il s’agit là d’une vie meilleure et plus profonde que beaucoup d’autres.

Il en va de même du fait de ne pas se marier. Tout le monde dit : "Cela n’a pas de sens." Toi aussi, tu t’interroges. Et tu te dis : "Il y a quelque chose de beau là-dedans." Cela ne signifie pas que tu es capable de vivre le célibat, mais que tu en perçois le côté merveilleux et le charme. Et je remarque qu’il s’agit là de quelque chose de très délicat qu’on peut détruire aussitôt.

Avoir une admiration croissante pour des gens qui sont sensibles, dociles, prêts à écouter. Ils disent souvent "oui", là où on dit d’eux qu’ils sont naïfs. Tu te dis : "Je n’en suis peut-être pas capable, mais il a raison." Il se peut que tu trouves en toi cette sensibilité aux valeurs évangéliques, qui vont à rebrousse-poil et ne sont pas naturelles : la pauvreté, la chasteté et l’obéissance. Tous n’ont pas cette sensibilité. Si tu l’as, alors un feu s’allume. Tu te dis : "Où cela va-t-il me mener ?" Car ce n’est pas toi qui as déposé ces valeurs dans ton cœur.

Découvrir en soi l’audace du risque, contrairement à ceux qui veulent être assurés contre tout et être sûrs de tout avant d’agir. Ils calculent bien, sont raisonnables, intelligents et n’ont que du bon sens... Si tu ne te sens pas à l’aise là-dedans et si tu trouves que, sans risque, la vie est mortelle, un feu s’allume et te permet d’avancer.

Découvrir en soi l’amour de l’Église. J’aime l’Église, en un temps où l’on dit beaucoup de mal d’elle et où, moi-même, j’aperçois beaucoup de fautes en elle, des choses dont je souffre et qui font que je deviens dur pour elle, bien que je ne puisse m’en passer. C’est un peu ce qu’on peut ressentir envers ses parents : "Ils m’ennuyent avec leurs manies, mais malgré tout, ce serait très triste s’ils mouraient." Il arrive qu’on sorte devant sa mère un tas de critiques et que, le jour de son anniversaire, on mette une lettre sur son lit pour lui dire combien on l’aime ! Il en va de même de l’Église. Je ne sais vraiment pas si je pourrais vivre sans elle. C’est, pour ainsi dire, un rapport "haine-amour". Quand tu éprouves de tels sentiments, un feu s’allume à nouveau.

Désirer que ce que l’on aime tant - la prière, les valeurs évangéliques qui vont à rebrousse-poil, le risque, la compassion envers les souffrants, les enfants et les pécheurs - les autres l’aiment aussi. S’attrister quand ils ne ressentent pas un tel amour et donc vouloir le partager.
Parfois je suis malheureux parce que les choses que j’admire et pour lesquelles j’ai de la sympathie ne remportent pas la sympathie des autres. Je me sens alors étranger parmi eux. Au fond, je voudrais que tous soient de pareils étrangers !
Etre triste quand on ne reçoit pas de réponse et lorsque tout tombe à l’eau. Quand tu as cette tristesse ridicule, parce que si peu de gens la ressentent, alors un feu s’allume.

Pouvoir admettre facilement ses torts et les avouer spontanément. Même si cela ne se fait pas sans mal, je ne suis tranquille que quand j’ai pu avouer que je ne suis qu’un pauvre petit homme et que j’ai mal fait. Ne pas se ranger parmi ceux qui disent : "Je me suis trompé, mais il ne faut pas qu’ils viennent me le dire. Je le sais déjà tout seul !"

Cardinal Danneels
Cardinal Danneels © Archevêché de Malines-Bruxelles

Venir à la lumière

Voilà un certain nombre d’éléments qui ont certainement joué chez moi. Si tu les retrouves en toi, ils te feront prendre conscience que Dieu te demande peut-être quelque chose et qu’il s’occupe donc un peu plus de toi. Il n’y a pas là de quoi te vanter, mais de quoi te dire : "Puis-je mettre tout cela dans le placard ?" Ou plutôt : "Comment m’orienter ?"

Si ce n’est pas encore clair pour toi, il ne faut pas tout cacher dans l’armoire, car tu seras malheureux et tu te diras, plus tard : Je ne suis pas devenu ce que j’aurais dû." Tu n’en mourras pas pour autant, mais tu garderas un petit nuage dans la tête qui te dira : "Il aurait dû faire beau, mais il y a du brouillard."

Je t’ai indiqué comment des feux s’allument. Ils sont comme des étoiles au firmament. Il est important de les tenir à l’œil et de t’orienter à partir de celles-ci.

Si tout cela fait "Tilt"...

Supposons que tu ressentes un certain nombre de ces éléments et que tu te dises "Je ne les cacherai pas." Que faire alors ?

Céder à l’attrait de la prière et du silence

Planifie dans ta vie des moments de réflexion, de méditation, d’oraison ; profite de ce qui t’est offert, mais mets-toi aussi en recherche ; passe un jour dans une abbaye, participe à des sessions bibliques ; arrête-toi et brise le rythme travail-loisirs-repos. Cet appel ne peut pas mourir dans l’armoire.

S’exposer à l’Évangile

Prends l’Évangile et lis-en une page ou deux ; ou simplement, ouvre-le et lis ne fût-ce qu’une ligne ou deux. Tu peux te rendre vulnérable à la parole de Dieu durant l’eucharistie, à l’église ou n’importe où. Remue une phrase et expose-toi.

Fréquenter les sacrements et s’engager

Fréquente l’eucharistie et va confesser tes péchés. Ensuite, engage-toi sur le plan social et évangélique. Fais plus que la normale, le raisonnable, le convenable. Dis-toi à tout instant : "Je veux faire quelque chose de plus, il faut que cela déborde." L’Évangile parle d’une justice surabondante. Jésus dit : "Si tu ne fais pas ce que tout le monde fait, les païens le font aussi. Où se situe alors ce qui t’est propre ?" Au lieu de ne pardonner que les fautes d’inadvertance commises envers toi - une porte restée ouverte qui t’a coûté un rhume - pardonne les vraies fautes intentionnelles. Jésus dirait : "Fais ce que tous ne font pas." Si tu dis : "Je ferais juste ce qu’il faut", alors tu mets ta vocation dans le placard.

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© esprit-photo.com

Rejoindre d’autres

Rejoins d’autres personnes qui regardent les mêmes étoiles au firmament pour se guider, qui ont une même sensibilité. Si tu restes seul avec ta lampe à huile allumée, elle va s’éteindre. On a raison de dire qu’un chrétien qui est seul aujourd’hui est en danger de mort. Que ceux qui ont une vocation, quelle qu’elle soit, se regroupent ; qu’ils se rassemblent pour prier, réfléchir, lire l’Évangile ensemble, s’encourager mutuellement et vivre l’eucharistie. Nous sommes si isolés dans le monde dès que nous nous intéressons à Dieu et à l’Évangile, que, seuls, nous ne pouvons tenir. Heureux ceux qui ont un ami, une amie ou des amis à qui ils peuvent parler de ces choses.

Parler à quelqu’un

Cherche de l’aide chez quelqu’un de plus âgé qui peut t’aider. Il ne faut pas nécessairement que ce soit un prêtre. Ce peut l’être, et peut-être de préférence, non pas parce que le prêtre est plus saint, mais parce qu’il a été formé pour aider les autres. Personne n’est juge dans son propre cas. Pour savoir ce que Dieu veut de toi, parle à quelqu’un. Si tu ne parles qu’à toi-même, tu seras toujours d’accord avec toi-même. Ou bien tu te décourageras : "Je suis seul à me poser les questions et à me donner les réponses." Un interlocuteur peut t’aider et te répondre de façon plus objective. C’est important et c’est une preuve de générosité.

Beaucoup portent en eux-mêmes une vocation, mais n’en parlent jamais. C’est que le fruit n’est pas mûr. Une fois qu’on a le courage d’en parler, c’est un signe que le fruit a mûri : la pomme tombe de l’arbre dès qu’elle a pris assez de poids.
Ce n’est qu’à partir du moment où une chose a été discutée avec quelqu’un qu’elle est authentique. Il en va de même dans l’aveu. Aussi longtemps qu’on pense : "Je n’aurais pas dû faire cela, je le regrette", on n’est pas encore parvenu à maturité. Mais lorsqu’on dit à quelqu’un : "Je l’ai fait et je le confesse", alors on se reconnaît coupable et on est mûr. Ne pas parler veut dire : "Ce n’est pas encore né, même si c’est vrai." Ce n’est qu’en l’exprimant que cela naît.

Se mouiller

Si tu trouves en toi tout ce dont je viens de parler, et si tu en as parlé à quelqu’un, tu ne peux savoir si tu as la vocation que quand tu oses sauter dans le noir : "J’entre dans ce mode de vie avec intuition et j’essaie..." Il faut vraiment l’expérimenter. Tu ne pourras jamais vérifier une vocation par correspondance !

Aller voir

Quand Jésus appelle ses premiers disciples, il prend l’initiative : "Que cherchez-vous ?" Ils lui répondent : "Maître, où habites-tu ? Donne-nous ton adresse." Jésus dit : "Venez et voyez !" Mais il ne donne ni adresse, ni explication. Il appelle. Ils allèrent et regardèrent, dit l’Évangile. Et ils restèrent un jour. Voilà la vocation qui t’attend : "Viens et vois !" Dix lignes plus loin dans le même Évangile, Philippe rencontre Nathanaël et dit : "J’ai trouvé Jésus, le fils de Joseph de Nazareth." Il décline sa carte d’identité : son nom, celui de son père, sa résidence.

Et que dit Nathanaël ? "Rien de bon ne peut sortir de Nazareth ! Cela n’ira pas." Que fait alors Philippe ? Il reprend la méthode de Jésus : "Viens voir !" Nathanaël va et regarde. Jésus lui dit : "Je te voyais assis sous le figuier avant que Philippe ne t’appelle." - "Comment as-tu pu me voir sous le figuier ?" - "Je t’ai vu, dit Jésus, tu es un vrai Israélite, tu ne t’en laisses pas conter !" Nathanaël abandonne la partie et dit : "Seigneur, tu es le Fils de Dieu, le roi d’Israël" (Jn 1, 49). C’est la plus grande confession jamais faite.

Il me semble alors que le seul moyen de savoir si tu as une vocation, c'est de venir voir. Le reste n'est que préparation. Si tu y vas, des feux brilleront.


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