Père Nicolas Delafon
Rappel des étapes antérieures : tout notre être est mobilisé en vue d’ordonner notre vie pour le service et la louange (étape n°3). En particulier, Dieu nous a donné trois facultés pour orienter notre liberté : la mémoire liée au passé ; l’intelligence tournée vers le présent ; la volonté pour l’avenir. A travers ces facultés, notre âme est une image de la Trinité : la mémoire rappelle la Source, Dieu le Père et son projet dans l’histoire ; la volonté nous configure au Fils, Jésus-Christ, qui veut ce que le Père veut ; l’intelligence nous est donnée pour une lumière, un décryptage du réel en vue d’avoir l’esprit du Christ, l’Esprit-Saint. La mémoire a cette mission spécifique de nous situer dans une histoire. L’action de Dieu est incessante. Elle est d’hier, d’aujourd’hui et de demain. La recevoir du passé par la mémoire donne à chacun d’entrer dans l’aujourd’hui de Dieu en vue de l’espérance qu’il ouvre à tous.
Le travail de la mémoire
Ce travail suppose la mobilisation des facultés. Il vise à répondre à une question : « ce Dieu que je cherche et désire trouver, quand a-t-il montré sa volonté sur moi ? » Il suppose la capacité de réfléchir à sa propre vie et la perception de son itinéraire à la lumière de la bonté de Dieu et sous la motion de son Esprit. Il ne s’agit donc pas simplement de faire mémoire mais, dans l’Esprit, de rappeler les merveilles de Dieu accomplies dans ma vie. Ce travail devient un mémorial, i.e un rappel de l’action passée de Dieu en vue d’une volonté et d’une action pour aujourd’hui : « ce que tu as fait dans le passé, fais-le encore aujourd’hui et, pour la part qui me revient, je veux y participer ». Par conséquent, il est aussi un travail ecclésial en ce qu’il vise une mission dans l’Eglise et pour le monde.
De l’énigme au Mystère
Dans les Confessions, saint Augustin compare la mémoire à un palais, i.e un réceptacle, un lieu qui délimite un intérieur et un extérieur. Dans ce palais grand et vaste, il y a d’abord une cour immense, i.e une pièce qui correspond à ce qui se présente d’emblée à la mémoire ; puis, des lieux plus retirés et plus cachés : des entrepôts, des abris, des cavernes, … La totalité de ce qui se trouve dans la mémoire constitue pour chacun une énigme et rend impossible une saisie de soi: « C’est un sanctuaire vaste et sans limite ! Qui en a touché le fond ? (…) Je ne puis pas moi-même saisir tout ce que je suis » (X, VIII, 15). A l’énigme succède le Mystère, si chacun entre dans le sanctuaire de la mémoire sous la conduite de l’Esprit. La douce lumière de l’Esprit nous ouvre alors par la mémoire à notre histoire avec Dieu : « Qu’a-t-il fait en moi ? Quand et comment ai-je moi-même marché en sa présence ? »
Purification de la mémoire
Le monde est à l’extérieur. Par la mémoire, il est aussi en nous. Cette foule d’images en nous, ce capital de connaissances accumulées, tout cela est un lieu d’émerveillement mais aussi de douleur et d’asservissement. A cette vaste demeure avec ses lieux obscurs et étranges, chacun pourrait préférer un modeste abri. Toutefois, nous ne sommes pas sans prise sur l’exercice de la mémoire. Il appartient à chacun de faire effort pour ne pas s’attarder à des souvenirs inutiles. L’attention et l’oubli jouent ici un rôle décisif : oubli des sujets de discorde ; inattention aux tâches qui ne nous incombent pas ; détachement par rapport aux charges qui nous incombent tout en les assumant pleinement. A cette action de l’homme se joint l’action de Dieu, qui nous invite à nous fier à son Amour. Thérèse de l’Enfant Jésus y fait écho dans un poème célèbre : « Vivre d’amour, c’est bannir toute crainte, tout souvenir des fautes du passé. De mes péchés, je ne vois nulle empreinte, en un instant l’amour a tout brûlé » (PN 17, Vivre d’amour).
Mémoire de la fidélité et de l’infidélité
Mue par l’Esprit de Dieu, la mémoire remplit sa fonction. Elle se rappelle de ce qu’elle doit se rappeler et oublie ce qu’elle doit oublier. Aidée par la grâce, sans y penser, sans effort, elle s’occupe de ce qui est nécessaire à l’accomplissement de la volonté de Dieu. Elle est essentiellement mémoire de la fidélité de Dieu et de sa propre fidélité. Il s’agit pour chacun de rappeler l’empreinte laissée par Dieu à la fois dans sa nature et dans son histoire et de redécouvrir les lieux méconnus et oubliés. Le travail de la mémoire cherche donc à identifier les visites divines, leur rythme et le sens qu’elles impriment à une vie. Il est en substance mémoire de la fidélité qui amène une mémoire de l’infidélité : « Dieu était là ; je ne le savais pas et j’ai méconnu sa Présence et sa Parole ». Ce travail engendre donc action de grâce et louange mais aussi contrition, douleur et larmes. La Révélation est toujours un choc : joie de la fidélité et épreuve de la peine, qui devient un appel à la miséricorde de Dieu.
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