Père Nicolas Delafon
L’oiseau est destiné à voler. Son envol implique de quitter la terre et de s’élever vers le ciel. Ses ailes le disposent à aller vers ces hauteurs. Peut-il être empêché de voler ? Un fil y suffit, que ce lien soit fort ou ténu. Dans le Chemin de perfection, Thérèse de Jésus prend l’image de l’oiseau pour manifester notre vocation : voler vers notre Créateur, le Père. De la terre ou du plomb, dit-elle, nous en empêche. Que recouvrent ces deux images ? Tout lien qui nous attache à la terre et fait obstacle à un envol vers le Ciel. Tout le créé est bon. Il vient du Créateur : des parents, des amis, des proches ; tous les biens matériels, comme la nourriture ou le vêtement ; tous les biens spirituels, également, comme le fait d’être aimé ou d’aimer, les pensées, l’étude et les lectures spirituelles, les désirs, les mouvements de l’âme, etc ... Tout cela est bon mais est-ce bon pour moi en vue de mon envol vers le Créateur ? Est-ce qu’à travers ces réalités, je rejoins et me laisse rejoindre par le Père ? Ou est-ce que toutes ces choses bonnes me maintiennent attaché à la terre ? Ou enfermé dans mes préoccupations ou mes pensées, me laissant indisponible pour Dieu le Père ? Il faut, affirme Thérèse de Jésus, une liberté d’esprit et une paix intérieure pour entendre l’appel de Dieu en vue d’un envol :
« Milles choses ôtent cette sainte liberté de l’esprit qui permet à l’âme de voler vers son Créateur, libre d’une charge de terre et de plomb » (Chap. 10, n°1).
Dans un carmel, une jeune femme faisait cet été cette réflexion : « la vie des carmélites est mystérieuse ». Elle a raison. Leur vie ressemble au vol insaisissable des oiseaux. Une personne extérieure doit toujours se tenir au seuil de ce mystère et ne pas vouloir y entrer par effraction. Dans le ciel, les oiseaux sont à distance des hommes. Ils échappent à toute saisie. Certains se dérobent même au regard. Ils volent à des hauteurs invisibles à tout œil humain. « Je suis, dit le Ps 102, comme un oiseau solitaire sur un toit » (Ps 102, 8). En bordure d’un fleuve, on voit parfois ces oiseaux solitaires qui se tiennent sur le toit d’une maison. Telle est une carmélite. Sans cesse, avec ses sœurs, elle se tient solitaire et s’offre aux rayons du Soleil, Jésus, qui réchauffe et éclaire. Avec Thérèse de l’Enfant Jésus, tel un oiseau, elle fait retentir chaque jour ce chant : « Jésus, mon unique amour !» (cf. Poésies, Jésus seul).
Un baptisé vivant dans le monde n’est pas une carmélite. Sa vie n’en est pas moins mystérieuse. Ne doit-il pas cependant vivre comme une carmélite une réserve du cœur pour Jésus avec une garde des lèvres et des pensées ? Il ressemble davantage à ces moineaux qui volent par brassée. Il est en permanence au milieu des hommes. Il n’est pas retiré, séparé comme une carmélite avec ses sœurs. Immergé dans le monde, il risque davantage d’y être englué. Il apprend avec peine à voler en s’aidant du vent, l’Esprit Saint. Toutefois, il lui est possible de devenir de temps en temps un moineau espiègle. Echappant aux autres moineaux, le temps d’une retraite, d’une heure d’oraison ou encore d’une marche dans la ville, il se tient solitaire pour se libérer de toute attache et reprendre son envol vers le Père des cieux.
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