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Les deux sœurs

Père Nicolas Delafon

Deux sœurs : l’humilité et le détachement. Selon Thérèse d’Avila, il vous faut les tenir embrassées, les aimer et ne jamais les quitter (cf. Chemin de perfection, chap. 10). Elles marchent avec vous et vous soutiennent chacune à leur manière. « Ces deux sœurs, il ne faut pas les séparer ».

La première, le détachement de tout le créé : non pas vous désintéresser du créé mais aller à Dieu au cœur du créé et vous détacher de telle ou telle réalité, si elle fait obstacle à votre élan vers le Père. Dans les Demeures, Thérèse d’Avila donne un exemple : se détacher de certaines pensées qui envahissent l’esprit et qui ne méritent pas qu’on s’y attarde. L’âme n’est pas faite pour elles. Par ex. : « Fait-on, oui ou non, attention à moi ? En marchant par ce chemin, ne m’arrivera-t-il pas malheur ? … »

soeurs
© D.R.

La deuxième sœur, l’humilité. Chacun de vous occupe une place. Elle est à la fois ce lieu où vous êtes et la voie par laquelle Dieu vous conduit. Elle est la vôtre. Il est risqué d’en désirer une autre, car c’est là que Dieu vous attend aujourd’hui et qu’il a besoin de vous. A ses yeux, la fragilité d’un grand-père lui est aussi nécessaire que l’exultation d’une jeune maman ou la joie simple d’un enfant ; le repentir d’un grand pécheur que le travail d’un étudiant ou l’épreuve que traverse un malade. Pourquoi refuseriez-vous cette place si décisive pour lui pour une autre plus enviable selon vous ? Dans un regard rapide, le guetteur sur les murailles de Jérusalem (cf. Is 62, 6) n’est utile qu’en cas d’attaque d’un ennemi. Pourtant, par sa vigilance, il donne force et détermination à tous les habitants de Jérusalem. A tous, il manifeste la situation de l’homme de foi : être un veilleur dans la nuit.

L’humilité consiste donc à se tenir détaché à sa place et à ne regarder ni à droite ni à gauche ; ensuite, sur son chemin, à accueillir les questions et les situations qui se posent à nous et non à un autre. Thérèse d’Avila a été confrontée à la maladie à de multiples reprises. Elle a été aimée de beaucoup. Elle a eu de nombreux amis. Comme carmélite, elle a mis un temps considérable à résister au plaisir de conversations avec des personnes aimées. Par ailleurs, elle est sans mémoire et sans imagination. Elle est incapable de prier à partir de réflexions faites par l’intelligence. Sa prière a plutôt grandi avec des images qui touchent le cœur. Tel est le chemin que sa vie a emprunté et par laquelle Dieu l’a conduite.

Qu’en est-il de vous ? Quelles sont vos forces et vos faiblesses avec lesquelles il vous faut avancer ? L’histoire est comme un fleuve dans lequel vous êtes plongé ou une mer sur laquelle vous êtes embarqué (cf. Mt 14, 22 et s.). Il ne vous est pas possible de vous extraire du fleuve ou de la mer. Chacun est confronté à son propre mystère et au mystère de l’histoire. L’univers est en mouvement comme votre être et votre esprit. Vous êtes livré au temps et à l’espace. Vous n’avez pas la maîtrise du mouvement mais vous êtes maître de la manière de vous situer par rapport à ce mouvement. Le Christ marche avec vous. Vous éprouverez davantage sa présence, si vous êtes humble et détaché. Il nous appelle comme disciple à marcher sur les eaux avec lui dans la foi :

Ta barque a quitté depuis longtemps la berge mais la rive à atteindre est encore cachée. (…) Pour qui croit, point de noyade. L’eau sous ses pieds est un chemin aisé. Mais à une condition : se décider tout de suite et ne pas calculer, ni craindre de disparaître. Lancé, tu vas. Lancée, j’y vais. L’abîme sous les pieds ouvre sa gueule menaçante. Lancée, j’avance. Et désormais ma destinée est dans les mains de Dieu. (Mère Marie Skobtsov, 1942)

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