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L’Apôtre du Seigneur a tout son temps

Père Guy Gilbert
Extrait de son livre "Des jeunes y entrent, des fauves en sortent" - Edition du Club France Loisir (pages 269-271)

Le temps ne compte pas pour l’apôtre du Seigneur, son temps, c’est celui de l’Amour, et l’Amour donné, reçu, vécu est éternel. Chaque geste qu’il pose pour aimer, le fait entrer dans l’Éternité.

Ma tâche m’a fait évoluer, considérablement, je crois. Au début, devant l’ampleur de tant de détresses, je courais partout, impatient de soulager toute misère, oubliant le conseil de mes maîtres : "Ne faites pas tout le bien qui se présente à vous. C’est une tentation qui peut être destructive." Au fil des années, j’ai compris le sens de cette mise en garde, très précieuse pour moi aujourd’hui.

Me défoncer au service des autres… oui. Jusqu’au bout de mes forces… oui. Mais pas au bout de mon équilibre, ou de ma santé intérieure. Quel orgueil de penser qu’on peut tout faire, tout vivre, tout entreprendre !

L’apôtre que je veux être s’est assis. Ma vie reste toujours trépidante, super active, mais un silence intérieur s’est installé en moi. Silence cultivé par la solitude, la prière. C’est la paix de Dieu qui sans cesse me rassure, me réconforte, et me donne la lumière.

Me reposer en Dieu… La prière enfouie et rayonnante des contemplatifs me pousse sans cesse à mieux comprendre qu’à l’intérieur même de ma prison volontaire je peux vivre la même contemplation, jointe à une dévorante activité.

Ma prison, c’est ce monde de jeunes exclus dans lequel l’Église m’a envoyé et où je passe le plus clair de mon temps. Vivre avec eux, écouter inlassablement leurs cris, accepter leur comportement très bruyant, demandeurs à l’extrême, c’est une ascèse terrible. C’est une véritable prison sans barreaux où on se sent enfermé, bloqué, bouffé vivant, parfois déchiqueté. Là-dedans l’équilibre est sans cesse en danger. La fuite par moments est essentielle pour garder intact mon intérieur. Fuite chez les moines ou chez des amis, pour le silence absolu ou le chaud confort des soirées amicales. Grâce à cette fuite vitale, l’apôtre du Seigneur découvre quelque chose d’essentiel : "Il est un serviteur inutile."

Arbre dans un champs
© esprit-photo.com
Ce qu’il fait, dit, c’est un autre qui le fait et dit par lui. Le jour où on a pigé ça, l’homme "irremplaçable" qu’on croit être, n’existe plus. Relais, transparence, pierre d’angle mais soutenu par toutes les autres pierres, tout cela doit entrer en nous. La passion de faire, de créer, d’entreprendre, reste la même, mais merveilleusement soutenu par la présence du Dieu d’Amour, du maître de l’impossible, dont on sent d’autant plus la présence qu’on se découvre inutile, faible et petit. La force qu’on en tire est infiniment supérieure à celle d’avant où on luttait seul, ne voyant jamais le bout de la tâche. Et puis, quelle douceur de prendre parfois le temps de voir germer la semence ou fleurir la moisson. La cueillir est autre chose. J’ai remarqué que ce sont souvent les autres qui récoltent. Tant mieux !

Oui, l’apôtre du Seigneur a tout son temps. Seul l’amour humain, passionné, branché sur l’AMOUR ABSOLU, peut donner cette joie que personne n’enlève à l’ouvrier qui, le soir, contemple son labour ou sa moisson naissante. Il a bossé, trimé, retourné sa terre, et il se dit : "Allez ! Au soleil et à la pluie de donner maintenant, récoltes grandes ou petites, le résultat ne m’appartient plus." Il sait qu’il a tout fait ce qu’il pouvait pour le meilleur résultat.

Mon soleil, c’est Dieu. Ma pluie, c’est la prière et celle de tant de consacrés qui offrent, supplient, adorent. Je quémande leur aide, comme un enfant. Alors j’ai tout mon temps pour aimer !

C’est dans la joie et la paix que, chaque matin, je retravaille ce sillon de l’amour et de l’espérance, dans cette mystérieuse et prodigieuse communion des saints où chacun de nous est rien et tout à la fois. "Rien", c’est le serviteur inutile que nous sommes. "Tout", c’est la seule présence de Dieu en nous, quand on sait absolument qu’Il est là, toujours, jusqu’au bout, nous renvoyant merveilleusement dans la gueule, avec une force centuplée le peu d’amour qu’on a tenté de donner.

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