par Christophe Albert
La vie du prince Auguste Czartoryski est humainement déconcertante.
Né dans une des familles les plus illustres de l'aristocratie européenne (il est prince au sein de la Maison de Pologne), il choisit, malgré les obstacles familiaux, de devenir prêtre salésien. Il meurt à 35 ans, un an seulement après son ordination.
Nous sommes sous le Second Empire. Son père, Ladislas, est chargé de préparer la restauration du royaume de Pologne. Dans la maison familiale, l'hôtel Lambert, sur l'île Saint-Louis, (la famille Czartoryski est en exil à Paris depuis le partage du pays, en 1795, entre la Prusse, l'Autriche et la Russie)Auguste reçoit une éducation digne de son rang : cours de français et d'anglais, musique, équitation, gymnastique, voyages dans toutes les cours d'Europe. Son éducation religieuse est également très poussée. En 1870, son père l'envoie poursuivre ses études en Pologne. C'est là, à Cracovie, siège de la dynastie Czartoryski, que le jeune prince de 13 ans fait sa première communion.
De retour à Paris, sa santé fragile l'oblige à rester à la maison. Premier signe de la Providence, il reçoit les leçons d'un précepteur exceptionnel, Joseph Kalinowski, qui sera canonisé par Jean-Paul II en 1990. Auguste est subjugué par la foi ardente de cet homme, son expérience de la vie et son désir de se donner totalement à Dieu. Ensemble, ils vivent trois années de véritable intimité spirituelle, communiant dans la recherche de Dieu, priant de longues heures.
1879. Auguste a 21 ans. Il doit à son tour assumer les responsabilités princières. C'est à lui maintenant que revient le devoir de maintenir unies et agissantes les forces polonaises en exil. Il doit également songer au mariage. Mais il ne se sent pas prêt. S'il est bien conscient d'être l'unique espoir de son père, tout le porte vers les choses de Dieu, notamment depuis que son précepteur Kalinowski est entré chez les carmes. Cependant, il ne veut rien précipiter. Il cherche, non sans angoisse, la volonté de Dieu.
Le 18 mai 1883, la vie du jeune prince entre dans sa vraie dimension. Don Bosco, de passage en France, est invité à célébrer une messe dans la chapelle privée de l'hôtel Lambert (Île Saint-Louis). Auguste en profite pour s'entretenir avec lui. Il est bouleversé et il éprouve une mystérieuse affinité spirituelle. Désormais, il correspond régulièrement avec Don Bosco et lui rend visite à plusieurs reprises à Valdacco, le sanctuaire des salésiens près de Turin. C'est la découverte d'un monde nouveau : la basilique illuminée, fréquentée par une foule immense, les chants, les cris de joie des garçons en récréation, la visite des classes et des ateliers. Tout cela le conforte dans l'impression qu'il est fait pour ce monde-là. Mais Don Bosco tarde à l'éclairer. Il le laisse seul avec lui-même. C'est pour lui une période de "nuit obscure", qu'il parvient à surmonter par la prière.
Auguste décide de prendre les devants. Il retourne avec son père à Valdacco. Don Bosco les reçoit et mesure tous les enjeux de la situation : quel que soit l'avis qu'il donnera, il fera souffrir l'un et l'autre. Don Bosco conseille donc à Auguste de seconder les projets paternels ; néanmoins il laisse une porte entrouverte : "Si jamais, dit-il au prince Ladislas, il apparaissait que la volonté de Dieu sur Auguste fût contraire à celle de votre Altesse, vous devriez vous soumettre à ces desseins du ciel." Ladislas quitte Valdacco rempli d'admiration pour Don Bosco. Quant à Auguste, seul son abandon à la volonté du Seigneur lui donne la force d'espérer.
Rentré en Pologne, il se consacre aux affaires de la famille. Il entre au conseil d'administration de la banque de Galicie, devient propriétaire-associé d'une fabrique de sucre… Mais au printemps 1887, l'appel de Dieu se fait de plus en plus insistant. Il retourne à Valdacco et perçoit clairement le sens de sa vocation : donner sa vie à Dieu, dans le sacerdoce et la vie religieuse. Devant l'étrange résistance de Don Bosco, il a soudain une idée : demander l'avis du pape Léon XIII, comme le fera quelques années plus tard Thérèse Martin. Léon XIII termine l'entretien par une déclaration quasi solennelle : "Retournez à Turin et dites à Don Bosco que le pape désire qu'il vous accepte parmi ses fils. Grande est sa soumission au pape : il vous acceptera. Et vous, prenez courage et persévérez". Cette réponse est le signe que Don Bosco attendait.
Auguste passe de la vie princière à la vie de pauvreté, édifiant tous ses compagnons par sa simplicité et sa douceur. Il entre au noviciat, se pliant à la règle sévère qui y règne : lever à cinq heures du matin, exercices multiples, déjeuner frugal…
A l'hôtel Lambert, la famille est bien décidée à livrer ses derniers assauts, à coups d'arguments psychologiques : la santé ébranlée de son père, de graves revers financiers, l'avenir inquiétant pour sa propre santé… En vain. Auguste répond sereinement qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. La prise de soutane est célébrée dans l'église Marie-Auxiliatrice. Elle est présidée par Don Bosco qui n'a plus que quelques jours à vivre. Le 30 janvier 1888, Auguste lui baise la main en pleurant pour la dernière fois, sur son lit de mort. Lui-même, vers la fin de cette année, subit une rechute de santé si grave que sa famille tente de l'arracher à sa vocation et de le faire rentrer dans le monde.
Le prince Ladislas envoie son médecin, le docteur Herzel, avec l'ordre de retirer le malade de la congrégation salésienne et de l'envoyer à Menton dans une station climatique. Il en appelle même au pape et présente un recours explicite à Rome, au cardinal Parocchi, protecteur de la congrégation salésienne : Auguste, selon lui, s'est laissé hypnotiser par Don Bosco ; il ne sauvera sa santé qu'en dehors du contexte religieux… Le cœur brisé devant tant d'acharnement, Auguste écrit au cardinal : "Eminence, […] je n'ai subi aucune sorte de pression pour entrer dans la congrégation salésienne, qui d'ailleurs a longtemps refusé de me recevoir. Depuis que j'ai fait profession, je jouis d'une grande paix intérieure. Je suis là où le Seigneur me veut, et je le remercie de m'avoir accordé la grâce spéciale d'être membre de cette congrégation."
Le 2 avril 1892, Auguste est enfin ordonné prêtre. Il passe les derniers mois de sa vie absorbé en Dieu, dans la prière, la réflexion spirituelle et l'offrande de soi. Ses confrères sont impressionnés tant par son recueillement et sa ferveur que par sa constante gentillesse. Malgré les signes d'affaiblissement, la fin arrive presque par surprise. Auguste s'éteint vers 21 h 00, en ce samedi de Pâques 8 avril 1893, âgé de 35 ans, après six ans de vie salésienne.
Sur son image d'ordination, un an auparavant, il avait ainsi exprimé sa joie d'appartenir au Christ : "Je chanterai sans fin les miséricordes du Seigneur. […] Oui, un jour dans tes parvis en vaut plus que mille ailleurs. Heureux les habitants de ta maison, ils te chanteront dans les siècles des siècles !" (Ps 83)
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