Père Philippe Bordeyne, Doyen du Theologicum
Le récit des tentations au désert nous montre Jésus aux prises avec trois désirs fondamentaux de l’être humain. Le Père Philippe Bordeyne, lors d’une conférence donnée à des jeunes, éclaire notre expérience humaine et découvre dans l’Ecriture Sainte des pistes de discernement pour notre vie quotidienne.
Jésus aux prises avec trois désirs fondamentaux de l’être humain
Ces désirs ne sont ni bons, ni mauvais en soi ; ils habitent le cœur humain de l’être humain. Nous sommes des êtres de désir, et l’Evangile ose nous en parler.
Celui qui prend le chemin du désert est acculé à faire la vérité sur soi… Jésus ne nous laisse pas seuls dans cette aventure ; bien plus, il nous précède dans le désert : N’aie pas peur, je suis avec toi.
Des ressources spirituelles insoupçonnées…
Le désert est aussi le lieu où, parce qu’on est plus à nu que d’habitude, plus vulnérable, on découvre aussi des ressources spirituelles insoupçonnées.
Derrière des désirs qui enflent, qui prennent parfois trop de place, et nous empêchent de vivre à plein, Jésus a l’art de mettre au jour d’autres désirs, parfois plus cachés, mais qui ne demandent qu’à être réactivés pour nous rendre à une vie plus belle, plus authentique.
Du désir de consommer au désir d’écouter l’autre
Le désir de consommation est le levier de la société actuelle. Le succès des entreprises repose sur leur capacité à générer de nouveaux besoins…"toujours plus", et en chacun de nous.
Dans la spirale de la société de consommation, nous perdons souvent de vue les personnes et le travail qui se trouve derrière les objets.
Face au démon qui suggère de consommer, Jésus fait surgir un autre désir tout aussi ancré en nous que le désir d’absorber, d’avaler : le désir d’écouter l’autre.
Derrière le désir de consommer, Jésus nous apprend donc à découvrir un désir de relations qui nous habite, avec l’autre, avec Dieu… Comment vivre des relations de qualité si l’on ne prend pas le temps d’écouter le désir de l’autre, le désir de Dieu ?
Du désir de dominer au désir de servir
L’être humain est souvent rongé par une certaine ambition. Là encore, ce désir s’appuie sur un besoin fondamental : les relations sociales sont organisées, hiérarchisées, mises en synergie par des personnes qui acceptent cette responsabilité sociale et qui en ont les aptitudes. Se former à un métier, c’est aussi se former à travailler en équipe, avec d’autres, à découvrir ses capacités de conduite, d’organisation, de leadership… Mais le très légitime désir de mettre ses capacités au service de la société et du bien commun se transmue insensiblement en désir de briller pour soi-même, en désir de gloire. Voilà ce que le passage au désert a le don de mettre au jour. Pourtant, le désir de servir n’est pas mort, car il a été placé par le Créateur au cœur de sa créature. Ce désir est seulement endormi. Jésus est venu réveiller le désir de servir en chaque être humain.
Du désir de s’étourdir au désir de donner sa vie
L’être humain a en effet la faculté extraordinaire de se donner lui-même des sensations : le plaisir du jeu, de la détente, des activités purement gratuites, pour le plaisir des yeux, des oreilles, du corps. (…) Nous sommes dans le domaine de la gratuité,qui est vitale pour l’être humain.
Celui qui s’interdirait toute espèce de plaisir ou qui refuserait de s’abandonner aux émotions qui sont la marque de notre humanité de chair et de sang, celui-là mépriserait sa condition de créature. Il faut donc de temps en temps accepter de quitter le rendement, l’efficacité, la société de consommation, la société du pouvoir, pour jouir du simple bonheur d’exister. C’est cela aussi que donne le désert : le bonheur des yeux, le bonheur d’être sans agenda, le bonheur d’être là.
Le désir de s’étourdir n’est pas mauvais en soi. Tout le problème sera dans la limite, le discernement, le bon jugement.
Le désir légitime de rompre avec le quotidien peut dégénérer (...) en course au plaisir et au vertige.
Chaque vie est confrontée à l’abîme, à la décision définitive. Le Seigneur nous dit : j’ai mis devant toi la vie et la mort ; tu choisiras la vie (cf Dt 30, 19). Nous le savons bien, certains loisirs deviennent des conduites à risque, des flirts avec la mort qui cachent leur nom, tout comme la conduite automobile, la recherche de la vitesse, l’alcool ou la drogue peuvent devenir des griseries qui mettent des vies en péril : la sienne et celle d’autrui.
Le seul risque vraiment noble, c’est de donner sa vie par amour. Dans ce cas, on brûle mais sans se consumer (cf. Ex 3, 14) Le feu est alors celui de l’amour qui vient de Dieu. Ce feu brûle, mais sans dévorer ni détruire, sans jamais semer la mort.
Beaucoup de jeunes se demandent aujourd’hui : à quel moment saurai-je que je peux me marier ? C’est ce feu-là qu’il faut rechercher : ce feu qui brûle vraiment mais sans consumer, sans dévorer, sans maîtriser l’autre, ce feu qui se nourrit de l’amour.
La recherche du vertige pour le vertige peut aussi renvoyer au mécanisme du désir sexuel. Celui-ci rejoint la soif de plaisir, de détente, de jeu ; soif de jeu dans la séduction, les relations amoureuses. Le plaisir est donné à l’être humain pour entretenir la relation mais non pas pour la tuer. C’est là qu’il convient de discerner. Il est des conduites affectives qui respectent le corps et la personne, chez soi et chez l’autre. Il est d’autres conduites qui mettent en péril le corps et la santé, ou qui jouent avec les sentiments d’une manière qui sera dégradante une fois passé le vertige d’un moment. Nous sommes capables de discerner ; pas toujours, pas toujours totalement mais nous sommes capables.
Face à ces désirs qui dispersent la personne, Jésus fait appel à un autre désir plus profond et plus authentique : le désir d’être conduit par plus grand que soi. (…) Vivre sa vie à plein en se laissant conduire par un autre.
Devant chaque désir de ténèbre, Jésus a découvert un désir de lumière.
Extraits du fichier audio
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