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Le Christ s’est donné pour nous ; comment puis-je en vivre ?

Cardinal Louis-Marie Billé, Archevêque de Lyon
Catéchèse donnée le 16 août 2000 aux JMJ de Rome

Notre réflexion de ce matin va se situer au point de rencontre de deux mystères qui sont comme déjà contenus dans le titre même de cette matinée : "Christ s'est donné" et "pour nous".

Dans la première grande lettre qu'il a écrite après être devenu Pape, Jean-Paul II écrivait que "le devoir fondamental de l'Église est de diriger le regard de l'homme, d'orienter la conscience et l'expérience de toute l'humanité vers le mystère du Christ, d'aider tous les hommes à se familiariser avec la profondeur de la Rédemption qui se réalise dans le Christ Jésus.

En même temps, on atteint aussi la sphère la plus profonde de l'homme, nous voulons dire la sphère du cœur de l'homme, de sa conscience et de sa vie." C'est bien ce que nous essayons de faire ce matin: diriger notre regard d'êtres humains vers le mystère du Christ. Nous retrouvons d'ailleurs dans ces paroles de Jean-Paul II le double mystère: "Christ s'est donné" - "pour nous".

Quel mystère que celui de Jésus qui se donne jusqu'à la mort ! Il vous est certainement arrivé de célébrer le Vendredi Saint ou de participer à un Chemin de Croix. Et nous avons sans doute fait cette expérience: il arrive un moment où on perd pied… où on est pris d'une sorte de vertige... où on est comme dépassé en regardant Jésus, le Fils de Dieu, qui va vers la mort et qui n'y va pas n'importe comment. On peut ajouter que lorsque nous entendons parler de cette mort de Jésus, elle est souvent entourée d'un langage qui peut être pour nous difficile, avec des mots comme : offrande, sacrifice, Rédemption, Salut, libération, agneau de Dieu, péché… que sais-je encore. Mystère de Jésus qui se donne !

Si l'on ajoute "pour nous", cela veut dire qu'on ne peut pas entrer dans ce mystère de Jésus qui se donne sans penser au mystère qu'est l'homme à lui-même. Pour peu que nous réfléchissions sur notre vie, nous nous trouvons vite devant des questions du genre : "Où est-ce que je vais ?", "Cela vaut-il la peine de vivre, et pourquoi ?", "Pourquoi vaut-il mieux continuer à vivre ?". Si nous réfléchissons un peu plus, les questions se radicalisent. Nous savons bien qu'au bout du compte, l'homme se retrouve seul face à lui-même, et que la mort est présente à chaque jour de sa vie. Non seulement nous sommes sensibles au mal et à la souffrance que l'homme subit, mais nous ne pouvons pas ignorer de quel mal il est capable, ignorer la force du mal qu'il a la terrible capacité de vouloir. Comment alors ne pas poser d'autres questions : "Y a-t-il un pardon ?" "D'où pourrait-il bien venir ?", "L'espérance est-elle décidément possible ?", "Y a-t-il quelqu'un qui puisse conduire l'homme au-delà de la violence et de la haine ?"

Bien sûr, ce matin, nous ne pouvons tout dire, nous ne pouvons expliciter tout cela, mais il valait la peine, me semble-t-il, au départ, de situer les enjeux, les enjeux du : "Christ s'est donné lui-même pour nous". A ces mots il faut tout de suite en ajouter un autre qui est la clef de tout : "par amour". Si nous avons du mal à comprendre, si certaines choses nous semblent trop difficiles à admettre, il nous faut toujours revenir à cela : ce dont nous parlons, c'est une affaire d'amour. Pas de n'importe quel amour, bien sûr, mais vraiment d'amour.

Le Christ s'est donné...

Lavement des pieds
© D.R.

Il nous arrive de parler de telle ou telle personne en employant des expressions significatives, du genre : "Il est tout entier consacré à sa mission", "Sa vie est vraiment donnée aux autres", "Cette mère de famille s'est vraiment sacrifiée pour ses enfants". Ouvrons l'Évangile, et nous voyons que, tout du long, Jésus est quelqu'un qui se donne. Il se donne à sa mission, il se donne aux autres hommes, il se donne à son Père. On peut dire que toute la vie de Jésus est don de lui-même. Lorsque viendra, pour lui, le moment de donner sa vie en acceptant de mourir, il n'y aura pas de discontinuité entre ce que Jésus aura vécu au long des jours, et ce qui se passera alors. Une de ses paroles est là-dessus tout à fait intéressante : "Le Fils de l'homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude." Quand Jésus sert ses frères en humanité, il donne sa vie. Et quand il donne sa vie en mourant sur la Croix, il nous rend le plus grand service qu'il puisse nous rendre, en nous aimant jusqu'au bout, d'un amour dont nous recevons la vie.

S’il n'y a pas discontinuité, il n'empêche qu'il y a bien ce moment où Jésus se donne jusque dans la mort. En même temps, cette mort est l'aboutissement de toute une vie, une vie de fidélité absolue à la mission qui est la sienne, une vie orientée vers Dieu et, en retour; la mort de Jésus authentifie sa vie tout entière, elle manifeste que, de part en part, cette vie était une vie donnée.

Nous reviendrons tout à l'heure sur l'épisode du lavement des pieds, dont la lecture nous permettra de tout reprendre, d'une autre manière. Mais dès maintenant, j'attire votre attention sur quelques mots de l'Evangile selon saint Jean : "Jésus, sachant que son heure était venue, l'heure de passer de ce monde au Père, lui qui avait aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu'au bout." "Nul n'a d'amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu'il aime." Ou encore, toujours en parlant de sa mort, Jésus dit: "De la sorte, le monde saura que j'aime mon Père". Impossible d'enlever cela de l'Évangile. Dans sa mort, Jésus se donne. Il se donne à son Père, il s'abandonne à lui, il lui fait confiance. Dans sa mort, il se donne à ses frères les hommes. Et ce don est vraiment un acte de toute sa personne, un engagement de toute sa liberté. Certes, il subit sa Passion et sa mort, mais, en même temps, il assume, en vivant sa mort comme un acte d'Amour pour Dieu et les hommes, manifestant et accomplissant cet amour qu'a pour nous le Père qui l'a envoyé.

... pour nous

A ce point de notre démarche, une question pourrait nous venir aux lèvres : "Très bien, mais qu'est-ce que ça change?" Question un peu difficile à poser peut-être... Ose-t-on poser une telle question à propos de quelqu’un qui sacrifie sa vie pour sauver un homme qui se noie ? Question qu'il faut quand même poser, puisqu'il ne faut pas oublier que c'est "pour nous" que "Christ s'est donné lui-même". Il nous faut maintenant commencer à explorer ce "pour nous".

Icône - Jésus en croix
© D.R.

Il me semble que la première chose à dire, c'est qu'en se donnant lui-même, Jésus nous dévoile, nous révèle l'Amour du Père, de Dieu son Père. Il peut y avoir des manières de parler de la mort de Jésus qui laisseraient entendre que, pour apaiser sa colère, Dieu aurait exigé sa mort. Comment peut-on alors dire que Dieu est amour ? Il ne faut pas se méprendre sur une expression du genre: "Dieu a sacrifié son Fils." Oui, Dieu nous a donné son Fils, mais ce Fils s'est laissé donner par son Père, et ce don manifeste l'amour absolu et gratuit que Jésus reçoit de son Père et dont il nous aime. Le don de Jésus révèle le don de Dieu. Il ne va pas vers la mort pour satisfaire une volonté de vengeance de Dieu, mais par un amour qui a la puissance d'aller jusqu'au bout de lui-même.

On parle quelquefois de la Croix comme si elle contredisait Dieu. Elle ne le contredit pas, elle le dit vraiment. Mais, bien sûr; elle dit que le vrai Dieu n'est pas n'importe quel Dieu. C'est un Dieu qui ne se révèle que sous le signe du don de lui-même. Oui, il est tout puissant, mais sa puissance est celle de l'Amour qui se dévoile dans la faiblesse de la condition humaine. Cette puissance est plus grande que toutes les puissances. C'est elle qui se révélera dans la Résurrection de Jésus.

Essayons de progresser un peu. Dans le Credo, nous employons l'expression: "Pour nous les hommes et pour notre Salut." Que veut donc dire "pour nous" ? Cela veut d'abord dire que Jésus s'est donné "en notre faveur", pour notre bien. Il a vécu, il est mort, il est ressuscité pour que nous vivions. Nous recevons notre vie de sa mort. Est-ce que le "pour nous" pourrait vouloir dire aussi "à notre place", selon un des sens possibles de cette expression ? Nous savons déjà que si Jésus a partagé notre mort, il ne nous dispense pas de mourir. Mais il est vrai que Jésus a comme pris notre place dans le chemin de retour vers le Père. Il faudrait dire plus exactement non qu’il est à notre place, mais qu'il est à notre tête. A nous qui sommes son Corps, il ouvre, précisément parce que le premier il s'est donné, un chemin de don qui est un chemin de vie. Autrement dit, en se donnant pour nous, et en nous aimant, il nous ouvre la possibilité de faire de notre vie un chemin d'amour.

Dans la Bible, et dans la tradition chrétienne, le mystère dont nous parlons (j'y ai fait allusion en commençant) nous est livré à travers des mots dont chacun traduit un aspect, une part de la réalité. Ces mots peuvent nous être difficiles pour deux types de raisons : d'abord, nous ignorons souvent largement leur enracinement dans l'histoire, dans la vie du peuple de Dieu. A cause de cela, nous risquons de les comprendre un peu de travers.

Je pense par exemple à un mot comme "rédemption", qui peut évoquer chez certains je ne sais quelle idée de marchandage, alors qu'à l'origine, le rédempteur, c'est celui qui prend sur lui les intérêts de ceux qu'il considère comme siens et qui veut leur liberté. La rédemption, c'est en somme la solidarité vécue.

Je pense aussi au mot "sacrifice", que l'on a tendance à comprendre non dans une perspective biblique et chrétienne, mais en fonction des théories élaborées par les spécialistes de l'histoire des religions, qui vont nous dire par exemple que le sacrifice est une action destinée à se concilier une divinité malveillante ou qui ne veut pas donner ce qu'elle pourrait donner. Ce mot très important du langage chrétien dit, entre autres, que Jésus s'est livré volontairement, que sa Passion et sa mort étaient l'offrande de tout son être. Il dit encore qu'en se donnant lui-même, Jésus nous a mis en communion avec Dieu et nous a donné accès au véritable bonheur.

La Cène
© D.R.

On peut penser aussi au mot "alliance", que Jésus emploie lors de son dernier repas et que nous retrouvons dans la célébration de la messe, lorsque nous entendons le prêtre dire: "Ceci est la coupe de mon sang, le sang de l'Alliance nouvelle et éternelle". Là encore, on ne peut comprendre qu'en revenant à l'Écriture. Le sang, c'est la vie. Une alliance scellée dans le sang est le signe que deux vies sont liées l'une à l'autre. Parler d'alliance, c'est dire que quand Jésus donne sa vie et donc verse son sang, nous sommes bien le peuple du Dieu de l'Alliance, le peuple dont Dieu fait son allié.

Un dernier mot à retenir : le mot même de "salut". Le salut, c'est le fait de sauver. C'est ce qui résulte de l'action de sauver. Une première approche permet de comprendre. On va dire de quelqu'un : "Il a été sauvé de justesse." Ou encore : "On n'a pas pu le sauver." Être sauvé, c'est l'inverse de "être perdu". Or l'homme est un être qui perd sa vie, et qui a besoin de salut. Tout cela est vrai, et il est important de pouvoir répondre à la question : "En se donnant lui-même pour nous, de quoi Jésus nous sauve-t-il ?" La réponse est claire : il nous sauve du péché et de la mort, et de tout ce qui a rapport au péché et à la mort. Il nous sauve du mal qui vient de nous, il nous sauve du mal que nous subissons.

Mais il est plus important de regarder le salut de l'autre point de vue et de répondre à la question : en étant sauvés, vers où allons-nous ? En vue de quoi sommes-nous sauvés ?

Seule la réponse à cette question-là nous permet de saisir ce qu'est vraiment le salut, don d'une vie que nous ne pouvons pas imaginer, une vie dans l'amour, la justice et la paix. Cette vie, qui ne peut venir que de Dieu, elle est la vie des enfants de Dieu. Tel est finalement le salut, tel est le don qui nous est fait par Jésus. Par le don de sa vie, nous devenons enfants de Dieu.

Ici, il faudrait parler de celui que Jésus nous donne en se donnant : l'Esprit Saint. Nous pourrions relire la fin, dans l'Évangile selon saint Jean, du récit de la Passion: "Jésus dit: 'Tout est achevé' et, inclinant la tête, il remit l'esprit." Par sa mort, Jésus donne au monde l'Esprit de la création nouvelle. Nous pourrions relire saint Paul: "Ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l'Esprit de Dieu... Cet Esprit atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu."

Vivre du don de Jésus

Reste, ou resterait, à répondre à deux questions : ce don de lui-même qu'a fait Jésus pour nous, comment nous rejoint-il ? Puis comment pouvons-nous le recevoir ? Comment pouvons-nous en vivre effectivement ? Pour y répondre, il nous faudrait parler longuement des sacrements, en particulier du sacrement de l'eucharistie. Lorsque nous célébrons la messe, nous entendons le prêtre reprendre les paroles mêmes qui exprimaient, lors du dernier repas, le don que Jésus faisait de sa vie : "Ceci est mon corps, livré pour vous." "Ceci est la coupe de mon sang... qui sera versé pour vous." Par l'eucharistie, Jésus actualise et rend présent ce don qu'il nous a fait.

Le lavement des pieds
© D.R.

Faute de pouvoir tout dire, je voudrais m'arrêter avec vous, pour finir, sur un passage connu de l'Évangile : l'épisode du lavement des pieds. Vous vous rappelez, en effet, cette page de l'Évangile selon saint Jean : le soir du Jeudi Saint, Jésus a lavé les pieds de ses apôtres. Dans ce geste et dans la manière dont saint Jean nous le raconte, nous retrouvons la totalité de ce que nous venons de méditer. Essayons de comprendre.

 Le récit commence de cette manière : "Avant la fête de la Pâque, sachant que son heure était venue, l'heure de passer de ce monde au Père, lui qui avait aimé les siens qui sont dans le monde, les aima jusqu'à l'extrême." L'heure en question, c'est celle où Jésus va manifester qu' "il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Cette parole nous fait comprendre que le geste du lavement des pieds c'est, si on peut dire, beaucoup plus que le fait de laver les pieds … Le geste de Jésus, ce geste de service, signifie ce qui va se passer sur la Croix, quand Jésus va donner sa vie. Le geste du lavement des pieds traduit, annonce, anticipe la Passion et la mort de Jésus, qui lavent l'humanité de tout mal. Jésus est venu pour servir, son service trouve son aboutissement dans sa Passion et sa mort, dans le don total de lui-même. C'est pour cela que Jésus dit à Pierre : "Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi."

 Allons maintenant à la fin de l'épisode et écoutons les paroles de Jésus: "Si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur, et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Car c'est un exemple que je vous ai donné : ce que j'ai fait pour vous, faites-le vous aussi." Comment ne pas faire le lien entre ces paroles de Jésus et la manière dont, à la suite de saint Jean, nous comprenons le lavement des pieds? Si le lavement des pieds, c'est le signe de ce que Jésus lui-même se donne pour nous, alors il faut comprendre les choses ainsi : en nous invitant à faire comme lui, Jésus fait du service que nous rendons à nos frères (il ne s'agit évidemment pas du geste matériel) la mémoire vivante du don qu'il nous a fait. L'amour qui a amené Jésus à accomplir ici ce service et à donner sa vie pour nous, c'est l'amour même dont nous sommes appelés à aimer. Les paroles de l'Évangile, en donnant à comprendre le geste du lavement des pieds, mettent en lien étroit le mystère de Pâques et notre vie de charité. Quand, par amour, nous sommes au service des autres, nous accueillons le don que Jésus nous a fait de sa vie. Saint Jean dira cela dans sa première lettre : "Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères."

Il y a sans doute encore autre chose à dire : il est bien probable que l'évangéliste, en nous rapportant cet épisode, pensait aussi au sacrement du baptême. Il pensait à ce bain totalement purificateur, ce bain par lequel nous sommes plongés dans la mort du Christ, le bain du baptême, par lequel nous vient le salut, fruit du don que Jésus a fait de lui-même.

Le don de Jésus, comment nous rejoint-il ? Comment pouvons-nous en vivre ? L'Evangile selon saint Jean nous répond : nous avons reçu le baptême, sacrement du salut qui vient de la mort et de la Résurrection de Jésus. Ce baptême porte des fruits, et ce salut se déploie dans notre vie quotidienne où, à la manière de Jésus, nous nous faisons, par amour, serviteurs les uns des autres.

Je n'ai pas parlé de la Résurrection... du moins, en un sens. La Résurrection, c'est la réponse de Dieu à Jésus qui s'est totalement donné lui-même. Le Père, source de tout amour, répond à l'amour de son Fils ; le Père, source de toute vie, donne vie à Celui qui a donné sa Vie. La mort et la Résurrection sont comme une même action de Dieu qui, en Jésus et par lui, nous donne la vie.

Je voudrais terminer en nous invitant à nous rappeler, nous qui avons été baptisés au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, qu'à chaque fois que nous faisons le signe de la Croix, nous rappelons que Jésus s'est, sur cette Croix, donné lui-même pour nous. Sur cette Croix, dont nous nous marquons, dont nous nous signons, Jésus a donné et révélé l'amour qu'il reçoit du Père. Sur cette Croix, il a remis l'Esprit, qui nous conduit vers la vérité de Jésus. C'est en regardant cette Croix que nous apprenons ce qu'est vraiment l'Amour.

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