Saint François d’Assise, serviteur et prince de la paix

"Que le Seigneur te donne sa paix !" C'est François d'Assise qui nous adresse cette salutation. A travers le temps et l'espace - comme en entête de ses lettres, ou comme salutation des gens rencontrés sur ses chemins d'itinérance - il nous offre la bonne nouvelle évangélique : la paix est possible, la paix nous est donnée. Dieu nous appelle à sa paix !

Genèse d'une vocation

La Croix de San Damiano
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Et pourtant, si sa courtoisie et son sens inné de la relation rendaient François Bernardone proche et sympathique, son ambition et sa volonté faisaient de lui un jeune loup prêt à dévorer la vie et à éclabousser le monde de ses victoires personnelles. Et la vie autour de lui n'était pas moins violente qu'aujourd'hui.

1197 - Assise : le peuple et les bourgeois prennent d'assaut la forteresse impériale. Violence ! François a 16 ans. Il se bat. Il connaît l'effervescence de la révolution et de la victoire. Il est saisi par l'espérance d'une fraternité possible puisque le tyran féodal est tombé et a fui. Bref moment de paix sociale au goût de fraternité. Mais très vite apparaît la cruelle évidence : les nouveaux chefs "font leur argent" sur le dos du petit peuple. L'homme sera-t-il donc toujours un loup pour l'homme ?

1202 : Pérouse, où s'est réfugiée la noblesse, attaque Assise. Violence ! François a 20 ans. Il se bat. Il perd ! Il passe deux ans dans les geôles puantes de Pérouse. L'expérience carcérale de la fragilité - voire de la vanité - de la vie vient ébranler son espace intérieur. La blessure est profonde. Que cherche-t-il ?

1204 : Libéré, François repart dans ses rêves de chevalerie, de champs de bataille et de conquêtes. Son idéal est celui des bourgeois : faire une brillante carrière militaire. Par tempérament, c'est un lutteur, un "battant" et même un violent. Il n'est pas un pacifique par nature. Cherchant à apaiser les tourments de sa vie et de son temps, il a commencé par se battre les armes à la main. Il a connu et aimé la griserie et l'odeur des combats, les barricades, les cris de guerre, les roulements de tambour, la franche camaraderie du bivouac à l'heure où chaque camp compte ses survivants.

St François d'Assise de Francisco de Zurbaran - XVIIe
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1205 : En Terre sainte, les chevaliers croisés d'Occident et les musulmans se dressent les uns contre les autres. En Italie du sud, les troupes de l'empereur et du pape s'affrontent. François a 23 ans. Il part pour se battre dans les troupes papales. Violence !

Mais quelque part, l'armure de son cœur porte une fissure irréparable. Une voix intérieure traverse ses doutes et remet tout en question : " François, qui vaut-il mieux servir : l'ambition de l'homme ou le projet de Dieu ?" "Le projet de Dieu, évidemment !"

Dès lors, François, jour après jour, va changer d'itinéraire. Il va se laisser broyer, convertir, pacifier par l'utopie de l'Évangile du Christ Jésus. Il ne renonce pas pour autant à être un lutteur, ni à son ambition d'une vie grande et pleine. Mais il va changer et de maître, et d'armes et de batailles. Conscient des impasses où l'avait mené sa volonté narcissique, il se consacrera désormais à chercher et accomplir la volonté de Celui qui a fait lever en son âme une douce et fulgurante paix.

La Parole vient toujours confirmer les vrais appels. Un jour qu'il suit la messe dans la petite église de Sainte-Marie des Anges - qu'il a réparée de ses mains - la proclamation de l'Évangile résonne en lui comme une Pentecôte : "Jésus envoya ses disciples proclamer le Royaume de Dieu. Il leur ordonna de ne rien prendre pour la route : pas de pain, pas de sac, pas de monnaie dans la ceinture. Dans quelque maison que vous entriez, dites d'abord : Paix à cette maison".

François s'écrie : "Voilà ce que je veux, voilà ce que je cherche, ce que du plus profond de mon être je brûle d'accomplir".

A peine sont-ils douze que les premiers frères franciscains se déploient, deux par deux, pas à pas, dans les traces du Christ pauvre, humble et crucifié, sur les routes d'Europe et du monde : "Que le Seigneur vous donne sa paix !"

Une spiritualité de la paix

Giotto, Le sermon aux oiseaux, fresque Basilique d'Assise (1297-1300)
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Il leur faut annoncer la paix. Mais, pour François, c'est clair : pas de paix sans pauvreté. Lorsqu'il vient à Rome pour y faire reconnaître sa Règle, les cardinaux lui objectent la trop grande radicalité de son projet. Aux prélats qui lui reprochent de ne rien vouloir posséder, François répond : "Mes seigneurs, si nous avions des terres, il nous faudrait des armes pour les défendre". François connaît, à partir de son expérience et de son propre cœur, le danger des richesses : cette sclérose qui replie et fait oublier Dieu, et détourne les biens de leur vocation à être partagés. Le Christ, Prince de la Paix, nous a montré la route : être pauvre sur la terre, le trésor est au Ciel. Libre de tout attachement pour rester ouvert, mendiant devant le Père de qui vient tout bien, mendiant devant le frère et toute créature, par lesquels Dieu prodigue tout bien. La pauvreté de François est d'abord mystique.

Dans ce sens, François fera vite l'expérience que le renoncement aux biens n'est pas la pauvreté la plus radicale. La richesse dont l'homme est le plus encombré, c'est l'attachement à son cher moi, à sa volonté propre. C'est de cela qu'il doit finalement s' exproprier. C'est en ce retranchement de son être qu'il doit porter l'effort de sa conversion : ce lieu ontologique où il persiste à se faire Dieu en se croyant, au bout du compte, maître de sa vie, s'y accrochant comme s'il avait quelque pouvoir de la conserver. Au creux de ce drame essentiel, tout est bon alors pour se rassurer, donner le change, camoufler ses angoisses, ses béances : possession, pouvoir, séduction... et les violences qu'ils génèrent.

Le grand Christ de saint Damien a plongé François dans un tout autre univers. Devant Lui, dans son regard, il devient possible de se réconcilier avec son existence pauvre et blessée, mais aimée, follement aimée. La pauvreté assumée devant Dieu nous situe dans la relation juste à nous-mêmes et aux autres et rend possible la fraternité.

Voici les missionnaires de la paix, armés de leur faiblesse, envoyés en pâture "comme des agneaux au milieu des loups". Il se formeront sur la route, au gré des rencontres et des événements. Leur consécration les rend libres pour les audaces les plus risquées.

Puisque Dieu est "Notre Père", il ne reste plus qu'à vivre en frère avec les autres hommes, et même avec toute créature. Voilà la foi de François et sa logique. Le "poverello" (petit pauvre) est simple. Il n'est pas un militant. A bien y regarder, il n'a pas fait beaucoup. Il passait même la majeure partie de son temps en ermitage. Il n'a pas organisé de croisade de la paix. Mais il s'est situé dans son époque comme un croyant qui vit de l'Évangile en en assumant les risques. Et le peu qu'il a fait a touché juste.

St François d'Assise
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Envoyé par le Christ pour annoncer la paix, il se sentait responsable de la paix. Un jour, l'évêque d'Assise excommunia le maire pour des raisons d'argent. François, bien malade déjà, eut pitié d'eux et dit à ses compagnons : "C'est une grande honte pour nous, les serviteurs de Dieu, qu'il ne se trouve personne, quand le podestat et l'évêque se haïssent ainsi, pour rétablir entre eux la paix et la concorde !" Quelle phrase extraordinaire : se sentir responsable et mandaté pour intervenir dans un conflit qui ne nous concerne pas en premier chef "afin de rétablir la paix et la concorde". Pas de fatalisme. Basta le syndrome de l'impuissance !

En fait, construire la paix n'est-ce pas devenir capable de voir les situations dans leur vérité ultime, c'est-à-dire dans la profondeur des liens qui existent au-delà des tensions et dissensions ? Comment deux chrétiens peuvent-ils se déchirer ?

Il y a des armes pour la guerre. Il y a peut-être des armes pour la paix : François envoie deux de ses frères au cœur du conflit qui oppose les notables d’Assise. Il les envoie avec la recommandation de chanter son "cantique du frère soleil". Il y a juste ajouté une strophe : "Loué sois-Tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour Toi." Pas de discours culpabilisant, mais le rappel d'une douceur essentielle, d'une beauté plus originelle que le péché : vous êtes frères devant Dieu ! François croit au rayonnement contagieux des cœurs pacifiés. "Alors tous deux, avec beaucoup d'affection et de tendresse, s'étreignirent et s'embrassèrent"…

"En Terre sainte, les chevaliers croisés d'Occident et les musulmans se dressent les uns contre les autres", notions-nous plus haut. François aurait pu aller vers le martyre en partant rencontrer le Sarrasin à Damiette. Mais il rencontra un priant, et sut y reconnaître un croyant, un frère. La rencontre sera son œuvre de paix au cœur de la croisade, qui durera pourtant.

On raconte que le village de Gubbio était en proie aux méfaits d'un redoutable loup. Il dévorait les gens qui osaient s'aventurer hors les murs. Tout le monde connaît l'histoire de ce loup affamé qui, pour survivre, devait tuer. Il est le symbole de toutes les violences qui naissent du rejet, de l'injustice, du manque de l'essentiel. François se révèle en cet événement plein de cette compassion qui seule peut percevoir derrière le délit la détresse, et derrière le prédateur un pauvre, lui aussi, en fait. François nous signifie aussi que la paix n'est pas qu'un doux rêve et qu'elle nécessite des lois sociales qui permettent à chacun d'avoir sa part des biens de la terre. François conclut un contrat entre le loup - "frère loup" - et les habitants de Gubbio.

St François d'Assise
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"Heureux les pacifiques, ils seront appelés fils de Dieu" (Mt 5, 9)

A travers l'itinéraire de sa vie, François a été amené à faire reculer toujours davantage les frontières de l'égoïsme, de la suffisance, pour s'ouvrir à la vie dans ce qu'elle a de plus précieux et de plus joyeux, dans la communion des êtres, tels que sortis des mains de Dieu. Il est devenu capable d'accueillir tout être dans sa vérité, même hostile ou douloureuse, crucifiante. Le frère soleil, image du rayonnement divin, lui a brûlé et détruit les yeux. C'est pourtant lui qu'il chante et magnifie dans son cantique sublime.

En ce 3 octobre 1226, François se fait déposer nu sur la terre nue. Les derniers jours, il a ajouté à son cantique une strophe, la dernière, pour accueillir "sa sœur, la mort corporelle". Sommet de l'humilité qui célèbre la mort comme une sœur, utile et profitable elle aussi. Paix de l'endormissement.

Sur le corps blanc et décharné dont la vie s'en va joyeusement, les plaies du Christ sont visibles. Elles sont comme la signature de Dieu qui reconnaît en François un fils bien aimé : "Heureux les artisans de paix : ils seront appelés fils de Dieu !"

Plusieurs expressions de cet article sont empruntées à Michel Hubeau dans son livre "La voie franciscaine".


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