Sainte Jeanne Delanoue, fondatrice des Servantes des Pauvres

La sainteté choque, inquiète. Elle est en cela un défi à son siècle. Car les saints, dont est Jeanne Delanoue, qui laissent libre passage à l’Esprit de Pentecôte, nous mènent par des chemins abrupts. Rien, en effet, ne prédestinait une petite mercière saumuroise à devenir "la mère des pauvres".

Maison de Sainte Jeanne Delanoue à Saumur
© Soeurs de Jeanne Delanoue

Sa naissance dans une famille de marchands, en 1666, au pauvre faubourg de Fenêt, dans un Saumur rendu florissant par le commerce fluvial et l’affluence des pèlerins à Notre-Dame des Ardillers, place Jeanne au rang des personnes, certes modestes, mais point miséreuses. Elle bénéficie d’ailleurs d’une instruction, et apprend les usages du monde où elle excelle. Pourtant, elle fait la cruelle expérience du dénuement spirituel. Créature sensible à la présence de Dieu, mais à la nature délicate et scrupuleuse, facilement inquiète et tourmentée, elle se croit damnée, craignant toujours d’offenser "l’adorable majesté de Dieu" par son orgueil et ses multiples tentations. Aussi se confesse-t-elle chaque jour, redoute d’approcher la communion et multiplie prières et pénitences, en particulier un jeûne sévère "qui lui avait été inspiré". Mais aucun de ses confesseurs ne lui apporte paix et consolation.

En 1692, après la mort de ses parents, Jeanne et sa nièce reprennent l’affaire familiale. Mais les temps ont changé. Famines, catastrophes climatiques, guerres, impôts nouveaux, font diminuer le chiffre d’affaires et affluer nombre de paysans miséreux en ville. Elle ouvre donc son commerce le dimanche et croit "n’avoir jamais assez de biens pour vivre contente, et ne veut point avoir de pain chez elle qu’à mesure qu’elle en a besoin pour ses repas, afin de refuser plus facilement aux pauvres qui lui demandent l’aumône." Le scrupule de l’avarice pèse maintenant aussi sur son âme... Mais, un dimanche de carême, elle est vivement touchée par les paroles de l’abbé Géneteau, chapelain de l'hôtel-Dieu, prêchant la bonté et la miséricorde de Dieu. Elle le choisit comme confesseur. Il accepte, à condition qu’elle ferme boutique le dimanche. Ayant eu très vite la certitude qu’elle recevait authentiquement ses inspirations de l’Esprit-Saint, il décide de la mener par le chemin du dépouillement, contrôlant de très près ce travail divin, éteignant toute velléité de complaisance, l’humilité étant, avec l’obéissance, le fondement de la sainteté.

Cependant, ce n’était pas encore la libération intérieure qui viendrait de l’Esprit-Saint, par la bouche d’une pauvresse, Françoise Souchet. Rennaise, vivant de la charité, multipliant les pèlerinages dans l’Ouest de la France, elle demande à Jeanne, la veille de la Pentecôte 1693, à loger chez elle. Malgré son insistance, Jeanne chasse cette "gueuse". Mais Françoise, qui se sent envoyée pour préparer le cœur de Jeanne à sa mission, revient le lendemain. "Je parle et je ne comprends pas le sens de ce que je dis", ne cesse-t-elle de répéter. Aussi, Jeanne, pensant avoir affaire à quelque diseuse de bonne aventure, l’interroge. "Comme c’était le Saint-Esprit qui parlait par la bouche de Françoise Souchet, tout aussitôt, Jeanne Delanoue fut embrasée du feu de la charité." Sur son chemin de Damas, la boutiquière avaricieuse a été anéantie par l’Esprit qui la rend docile à ses mouvements et la prépare ainsi à devenir "la servante des pauvres".

Sainte Jeanne Delanoue
© Soeurs de Jeanne Delanoue

Jeanne prie pour savoir ce que Dieu veut d’elle. Le parfait détachement d’elle-même lui est demandé, et elle suit ce que lui transmet Françoise Souchet : "[Ma voix intérieure] m’a dit d’aller à Saint-Florent pour soulager de pauvres enfants qui sont dans une pauvre étable." Dans ce hameau, elle découvre les "animaux farouches" de La Bruyère, pauvres haillonneux couverts de vermine. Elle leur fait aussitôt don de ses vêtements. Ceci n’est que le début d’incessantes allées et venues où, pendant une dizaine d’années, souvent seule, elle apporte aux pauvres argent, nourriture, vêtements et soins, portée uniquement par la grâce de Dieu, avouant elle-même n’avoir jamais eu d’inclination pour les pauvres, n’éprouvant naturellement ni pitié, ni sympathie. Dieu, la voyant maintenant prête à se donner sans réserve, la saisit et l’engage le lendemain de la fête du Saint-Sacrement, sur le chemin de l’union mystique qui n’aura de cesse de s’approfondir tout au long de sa vie. Mystique en un temps où les mystiques sont suspects, Jeanne en fera part afin qu’on croie que son œuvre est l’œuvre de Dieu seul. Au cours de cette extase, elle voit par avance le chemin qu’il lui faudra parcourir : une charité sans cesse croissante envers les pauvres, un détachement de plus en plus parfait envers elle-même, les multiples embûches à franchir, toujours soutenue par la Vierge Marie.

Libérée de ses craintes et de ses égoïsmes par le souffle de l’Esprit, elle s’engage sur le chemin de la charité. L’Esprit de Dieu lui fait profondément percevoir que les pauvres secourus sont "les membres et la personne de Jésus-Christ, Fils de Dieu". "Si j’avais un morceau de pain à partager en deux, j’en donnerais la moitié à ces pauvres étrangers, parce qu’ils sont mes frères de Père qui est Dieu." A partir de 1698, l’Esprit-Saint lui suggère de lier entièrement sa vie à celle des pauvres, à s’identifier à eux, en recherchant moins la pénitence comme au temps de sa jeunesse, que le dénuement et l’anéantissement de Jésus souffrant. Ses mortifications sont effrayantes, mais elle a toujours le souci de soumettre ses "inspirations" à son confesseur qui, il faut bien l’avouer, ne sait pas trop quel parti prendre, et cherche avant tout à éprouver son humilité et sa persévérance.

Comme sa renommée se répand, les pauvres viennent toujours plus nombreux à sa porte, si bien qu’elle finit, dans un nouveau renoncement, par les héberger en 1702 dans sa propre maison et dans une cave creusée dans le coteau. Mais Jeanne rencontre la contradiction : sa nièce tombe malade de voir son patrimoine dilapidé, le voisinage murmure contre son imprudence et l’afflux des mendiants, Jeanne elle-même a peur de s’abuser - personne n’osant l’assurer de sa vocation - et n’arrive plus à rembourser ses emprunts. Alors elle prie : "Si vous voulez que je donne, donnez-moi aussi de quoi leur donner. Seigneur, c’est votre œuvre." La venue providentielle de Françoise Souchet rassura Jeanne : "A la vérité, le roi de France ne donnerait pas sa bourse, mais en vérité, celle du roi des rois lui était tout acquise pour payer toutes ces dettes dont elle se faisait tant de soucis."

Chapelle de Notre-Dame des Ardilliers à Saumur
© Soeurs de Jeanne Delanoue

Mais décidément, Jeanne n’a pas la religion des "honnêtes gens". Aussi, l’éboulement du coteau qui détruit sa maison en juillet 1703 est-il interprété comme un signe de Dieu. L’abbé Géneteau trouve à propos de lui adresser ces paroles "pleines de sagesse" : "Dieu ne veut plus se servir de vous pour s’occuper de ses pauvres." Jeanne lui répond avec sa foi : "Mon Père, je suis dans la joie intérieure en voyant que la volonté de Dieu s’accomplit en tout ce qu’on pourrait me dire, rien ne pourrait m’empêcher que je serve les pauvres, quand bien même je devrais aller mendier leur pain." Elle se met avec persévérance à la recherche de nouveaux lieux d’accueil, essuyant bien des refus. Loin de l’avoir découragée, l’éboulement de sa maison donne un nouvel essor à sa mission. Elle reçoit l’inspiration de fonder un ordre "dans lequel on recevrait toutes les personnes qui voudraient se dévouer au service de Jésus-Christ et de ses chers membres". Elles sont donc quatre "associées", dont sa nièce, à revêtir le 26 juillet 1704 "l’habit des sœurs de Sainte-Anne, servantes des pauvres de la Providence de Saumur".
Le nombre toujours plus grand des pauvres et de sœurs se présentant, il devint nécessaire d’élaborer une règle approuvée en 1709 qui, non seulement organise la "Providence", mais encore dispose intérieurement les sœurs au service des pauvres " à qui elles témoignent, en les saluant, qu’elles se font un honneur de les servir". Les servantes des pauvres accueillent sans distinction enfants abandonnés auxquels est donnée une formation, vieillards, prostituées, malades... Sans oublier les "pauvres de la porte", les pauvres "honteux", et les prisonniers qu’elles vont visiter ; charité et vie spirituelle allant de pair. La "mère des pauvres" sait bien que les dispositions intérieures de ses filles, dans leur service quotidien, ont une importance capitale auprès des personnes accueillies à "la Providence". Religieuses d’un genre nouveau, sans clôture, aux vœux simples et secrets, admises sans dot, Jeanne leur enseigne avant tout le détachement d’elles-mêmes : "Votre amour-propre, votre inclination, votre humeur, vous mêmes, voilà vos richesses que vous n’avez pas encore quittées et qui vous rendent tristes quand on travaille peu à peu à vous en défaire." Les sœurs se trouvent en effet désemparées devant les excès de largesse et de mortification de leur Mère. La venue du Père Grignion de Montfort, en 1706, qui rassure et confirme Jeanne dans son état, renouvelle en elles une totale confiance envers leur "Première servante".

Sainte Jeanne Delanoue
© Soeurs de Jeanne Delanoue

Ainsi confortée par le Père de Montfort, Jeanne s’élance de nouveau dans l’exercice d’une profonde charité — au sens étymologique du terme — de plus en plus débordante, et dans une vie de plus en plus unie à Dieu. En 1713, elle peut enfin acquérir, grâce à des bienfaiteurs, un ensemble de maisons et de caves appelées "la Grande Providence" et qui peut accueillir jusqu’à trois cents pauvres. Françoise Souchet n’avait-elle pas prédit bien des années auparavant, à une Jeanne incrédule, qu’elle fonderait un hôpital général ? Les miracles, dans cette maison qui ne vit que de dons et d’emprunts, se multiplient, tant est grande la foi de Jeanne et son abandon au Seigneur. "Dieu veut qu’on croie avec une foi constante qu’il soutient toutes choses de rien." En effet, depuis 1708, Jeanne réalise le parfait détachement d’elle-même. Elle avoue qu’auparavant elle avait eu peur que le Seigneur lui fît ce reproche : "J’étais nu et tu ne m’as pas vêtu, j’ai eu faim et tu ne m’as pas donné à manger" (Mt 25, 42-43). A partir de 1708, elle n’œuvre plus pour son salut, mais n’a plus que Dieu en vue. "Voilà une nature, Seigneur, faites-la souffrir et mourir, enfin mettez-la en quelque état qu’il vous plaira, je n’y prends point de part, elle n’est point à moi, je ne suis rien. Vous me l’avez donnée, ou plutôt prêtée, vous pouvez en faire tout ce qu’il vous plaira." En 1715, le jour du Jeudi saint, elle atteint le stade de l’union transformante. "On se voit tout en Dieu ! Tout ce que l’on voit est en Dieu... Et on ne peut goûter que Dieu et son Amour." Jusqu’à sa mort, en 1736, elle ne cesse d’être favorisée par de multiples grâces divines dont elle transmet l’enseignement à ses sœurs, non sans traverser parfois des moments de ténèbres spirituelles très profondes. Dès sa mort, la renommée de sa sainteté se propage dans toute la région, avant d’être reconnue par l’Église en 1982.

Sans doute, Jeanne semble-t-elle le plus souvent inimitable, et c’est un bien. Un saint n’appelle jamais à l’imiter. Il renvoit toujours à un Autre dont il a perçu l’appel et qu’il cherche à rejoindre. Il n’existe pas d’imitation des saints, seule existe "l’Imitation de Jésus-Christ", Celui qui est "venu non pour être servi, mais pour servir" (Mt 20, 28).


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