Moines à Tibhirine : une vie donnée

l'année 2016 a marqué le 20ème anniversaire de la mort des moines de Tibhirine, qui ont tant impressionné par leur témoignage de sainteté. A Paris, la mairie a dévoilé une plaque rebaptisant "square des moines de Tibhirine" le square St Ambroise (11e arrdt). Le très beau film "Des hommes et des dieux" sorti en 2010, qui retrace leur itinéraire, est encore dans toutes nos mémoires...


Tibhirine, l’Amour endure tout par KTOTV

Qui sont les moines de Tibhirine ?

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines trappistes français, du monastère de Tibhirine en Algérie, furent enlevés par des membres du GIA (Groupe Islamique Armé). Le 21 mai suivant, ils furent assassinés. Cette nouvelle a touché le cœur de millions de personnes – chrétiens, musulmans ou athées – et l’on a pu dire qu’"en une semaine, ils ont évangélisé la France" ! D’où vient que la mort de ces sept moines ait pesé si lourd ? Quelle est cette mystérieuse lumière qui nous vient de Tibhirine ?

L’Algérie dans la tourmente

Le passage de l’Algérie à l’indépendance en 1962 fut un grand bouleversement : 900 000 Européens, et donc presque tous les chrétiens, quittèrent le pays en quelques mois. Monseigneur Duval, archevêque d’Alger, dit alors dans une conversation :

"900 000 chrétiens qui disparaissent soudain, c’est une apocalypse pour l’Eglise. Si Tibhirine demeure, l’Eglise est sauvée."

Vue sur Notre-Dame de l’Atlas
© Abbaye d’Aiguebelle

Tibhirine, c’est alors une poignée de moines cisterciens français, sur les hauteurs de l’Atlas ; une petite communauté chrétienne dans un océan d’Islam.

Des hommes ordinaires, menant une vie ordinaire parmi des gens ordinaires, mais profondément enracinés en Dieu. Ces moines étaient attachés à la terre d’Algérie et à son peuple, et définissaient leur propre vocation comme une présence de "priants parmi d’autres priants". Chaque jour, s’élevait du monastère de Notre-Dame de l’Atlas la prière de l’office monastique ; ainsi la cloche de Tibhirine au milieu des muezzin musulmans !

Depuis longtemps, ils cultivaient une amitié avec la population locale qui savait pouvoir compter sur le soutien des moines : certains s’étaient associés aux frères pour cultiver les champs autour du monastère ; beaucoup bénéficiaient des soins médicaux donnés par frère Luc, le seul "toubib" de la région, en frappant à la porte du dispensaire à toute heure du jour ou de la nuit !

Cette solidarité avec leurs voisins va très loin : en 1979, sous l’impulsion de frère Christian, ils fondent un groupe de rencontre entre chrétiens et musulmans : c’est le "ribât-es-salâm", ce qui signifie littéralement "Lien de paix", dans la prière, le service et la fidélité mutuelle. Les moines ne prêchaient pas, simplement ils étaient là. Leur seule présence exerçait sur leur entourage une heureuse et profonde influence. "Là où était la haine, ils mettaient l’amour."

Communauté des Moines Trappistes de Tibhirine
© Abbaye d’Aiguebelle

Rester ou partir ? Ma vie est donnée à Dieu.

Les années passent, la situation en Algérie se dégrade et l’étau se resserre. Le 1er décembre 1993, l’ultimatum lancé par le GIA en direction des étrangers qui avaient un mois pour quitter l’Algérie prend fin. Ensemble, à l’écoute de l’Esprit Saint, les frères réfléchissent à la situation et décident finalement de "rester au contact d’une population dont nous partageons la vie et les risques". Car les habitants de Tibhirine, eux, n’avaient pas le choix de partir ou de rester. Aussi, ils se sont sentis soutenus par le simple fait que ces moines qui vivaient au milieu d’eux depuis tant d’années avaient choisi de ne pas se dérober au moment de l’épreuve… Mais au-delà d’une solidarité, il faut chercher la raison profonde de ce choix dans la profession monastique elle-même : leur vie était donnée à Dieu, radicalement et sans condition. C’est ce que signifie avec force frère Christian dans son Testament spirituel :

"S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme (…) j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays."

Rester, c’était donc simplement rester fidèle à ce don d’eux-mêmes. "C’est beau, une existence fidèle", écrira frère Christophe dans une lettre à l’un de ses amis.

Un Noël pas comme les autres…

La nuit de Noël 1993, les frères reçoivent la "visite" d’un groupe du GIA. Six personnes armées pénètrent dans le monastère et, par leurs exigences (aide médicale, appuis économique et logistique), veulent obliger les frères à rallier leur cause. Le chef de ce groupe martèle : "Vous n’avez pas le choix !" Il ignorait sans doute que, même sous la contrainte, on peut rester libre. Frère Christian, le prieur de la communauté, fait remarquer fermement que nul homme en armes ne peut entrer dans cette maison de prière et moins encore un soir comme celui-ci où l’on fait mémoire du Prince de la paix. Désarçonné, son interlocuteur s’excusa : "Je ne savais pas" avant de se retirer avec ses hommes.

"Chaque jour, prendre le Livre, au moment où d’autres prennent les armes."

Comment être un homme de paix en face de la violence ? La réponse est là tout entière, dans les mots si simples de la prière quotidienne de frère Christian : "Seigneur, désarme-moi, Seigneur, désarme-les !"

A l’heure où la violence et l’insécurité se faisaient sentir de plus en plus, frère Michel disait : "C’est maintenant qu’on va être vraiment moines." De fait, du 24 décembre 1993 au 27 mars 1996 (date de l’enlèvement), les frères de l’Atlas ont porté à son sommet leur vocation de moines. C’est dans la prière et une vie fraternelle de plus en plus intense qu’ils ont puisé la force du témoignage évangélique. Derrière ce "oui" qui ira jusqu’au martyre, il y a l’Esprit Saint qui donne la force.

"Obscurs témoins d’une espérance…"

Frère Luc près du cimetière Sidi Ranoush
© Abbaye d’Aiguebelle

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, sept moines de Notre-Dame de l’Atlas sont enlevés par un groupe du GIA : frère Christian, frère Luc, frère Christophe, frère Michel, frère Célestin, frère Paul et frère Bruno. Deux frères purent échapper de justesse à cette rafle : frère Amédée et frère Jean-Pierre. Pendant des semaines, nous n’avons pas su s’ils étaient morts ou vivants. Les chrétiens s’unissaient en une fervente prière, nombre de cierges étaient allumés en signe d’espérance… jusqu’à un communiqué du GIA, le 21 mai, annonçant : "Nous avons tranché la gorge des sept moines." La découverte de leurs corps, le 30 mai, confirmait l’acte inqualifiable. Leurs voix se sont tues… mais elles se sont converties en un cri d’amour dans le cœur de millions de croyants et d’hommes et de femmes de bonne volonté, montrant par là que le sacrifice des moines de Tibhirine a valeur de message pour l’humanité :

"Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux que l’on aime." (Jn 15, 13)

"Et toi aussi, l’ami de la dernière minute…"

Au centre de l’expérience du martyre spirituel des sept frères, il y avait la foi et l’amour du Christ, l’amour de l’Eglise, l’amour du lieu et des frères. C’est bien le message que nous a livré frère Christian de Chergé, dans son Testament spirituel, ouvert le dimanche de Pentecôte, 26 mai 1996, dont la lecture ne peut laisser indifférent. On y voit déjà offert à l’avance, à l’imitation du Christ, le pardon au bourreau appelé dès lors "l’ami de la dernière minute".

Les sept frères reposent aujourd’hui, comme ils l’avaient toujours souhaité, dans la terre de leur monastère à Tibhirine, dont le nom signifie "jardin".

"Heureux les persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux êtes-vous quand on vous insultera, qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement contre vous toute sorte d’infamie à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les Cieux : c’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes, vos devanciers." (Mt 5, 10-12).

 

> Testament spirituel de frère Christian de Chergé

Frère Christian en prière
© Abbaye d’Aiguebelle

S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays.

Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat.

Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint.

Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre. C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut-être, la "grâce du martyre" que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam.

Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain islamisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l'Evangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans.

Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : "qu’Il dise maintenant ce qu’Il en pense !" Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.

Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.

Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "A-DIEU" en-visagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

AMEN !  INCH’ALLAH !

Frère Christian de Chergé, prieur de Notre-Dame de l’Atlas
Alger, 1er décembre 1993 - Tibhirine, 1er janvier 1994

Quelques sourires de Tibhirine...

Frère Luc : "Non, je ne regrette rien !"

Ce "vieillard usé mais pas désabusé", comme il se définit lui-même, n’était pas sans humour : en 1994, pour ses 80 ans, frère Luc a fait écouter à ses frères, au réfectoire, la cassette qu’il gardait en réserve pour le jour de son enterrement : Edith Piaf chantant : "Non, je ne regrette rien !"

Communauté des Moines Trappistes de Tibhirine
© Abbaye d’Aiguebelle

Une seule chaîne

A leurs voisins et visiteurs qui s’étonnent que les moines n’aient ni télévision, ni parabole, ceux-ci montrent le paysage splendide des hauteurs de l’Atlas : cette chaîne unique – en couleurs, en relief, et 24 heures sur 24 – suffit à leur regard qui ne s’en lasse pas…

L’opérette

Au cours d’un séjour au monastère, un retraitant, habitué à la beauté du chant grégorien des grandes abbayes, fait part de sa déception à frère Placide au sujet de la liturgie des frères qu’il trouvait plutôt plate. Le frère répondit en souriant : "Ah ! Tu viens donc ici pour l’opérette !" et repartit tranquillement à ses occupations. L’opérette, ce n’est certainement pas à Tibhirine qu’il fallait la chercher…

 

Pour en savoir plus…
Si nous nous taisons…, René Guitton, Editions Calmann Lévy, 2001
Sept vies pour Dieu et pour l’Algérie, Textes recueillis et présentés par Bruno Chenu, Bayard Editions - Centurion, 1997
Tibhirine, Les veilleurs de l’Atlas, Robert Masson, Cerf - Saint Augustin, 1997


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