Père Emmanuel Tois : de juge des hommes à père des hommes


Le Père Emmanuel Tois relit pour nous le chemin qui l’a conduit de l’appel à 11 ans à l’ordination à 46 ans, en passant par seize années de magistrature.

Père Emmanuel Tois

Quand avez-vous entendu l’appel du Christ ?

À 11 ans, lors de ma confirmation. Il a pris la forme d’un désir de prendre part à l’Eucharistie. Mes parents étaient d’accord pour que j’aille à la messe le dimanche, tant que je ne leur demandais pas d’y aller avec moi... Lorsque j’ai voulu y aller en semaine, ils ont trouvé que c’était trop. J’ai attendu comme une libération mon départ de la maison pour pouvoir y aller librement. J’insiste, car la messe est ce qui m’a conduit toute ma vie.

Votre famille proche ne vous a pas soutenu. Y-a-t-il eu d’autres figures sur ce chemin ?

Je me suis rapproché d’amis et cousins plus proches de l’Eglise, ainsi que d’un oncle prêtre. Je lui ai peu parlé de ma vocation car j’ai craint un temps de vouloir devenir prêtre pour être comme lui, par mimétisme. À 14 ans j’ai parlé pour la première fois de ma vocation à un prêtre, et ce sont des curés de paroisse qui m’ont aidé à cheminer.

Qu’est-ce qui a déterminé le choix de vos études ?

À 18 ans, naïvement, sachant que je voulais être prêtre, j’ai annoncé à mes parents que je ne voulais pas faire d’études. Ils s’y sont opposés, ils voulaient que j’aie un bagage, au cas où je changerais d’avis. Je ne les en remercierai jamais assez. Passionné de politique, j’ai choisi le droit, et rapidement j’ai eu en tête le métier de magistrat.

Diriez-vous que l’idée de service était en filigrane dans le choix du métier de magistrat ?

Le point commun avec le sacerdoce, c’est bien la possibilité de servir en aidant les gens à sortir d’une situation qui n’est pas satisfaisante. Les gens viennent devant la justice parce qu’ils trouvent que quelque chose est injuste. Ou alors la justice vient à eux pour les aider à sortir d’une situation objectivement mauvaise, je pense à l’enfance en danger par exemple. On est toujours face à des gens en difficulté et, à travers toutes les fonctions que j’ai exercées, j’ai toujours essayé d’aider les gens à « se remettre en selle ».

Comment avez-vous réussi à articuler foi et vie professionnelle ?
Père Emmanuel Tois

Tenu à un devoir de réserve, ça ne me posait aucun problème qu’un magistrat ne fasse pas état de sa foi. Rien ne m’interdisait de prier dans le secret de mon cœur pour les gens que j’avais en face de moi, ni de demander de l’aide pour discerner quand une décision n’était pas évidente. Une seule fois, j’ai manqué à la règle. Une femme très chrétienne m’ayant demandé si j’étais croyant, j’ai répondu sans hésitation, et j’ai accepté de prier pour elle et ses enfants.

Comment ces seize années impactent-elles votre ministère ?

Ce métier m’a forgé. Longtemps j’ai cru que j’allais avoir deux vies, mais la première est vraiment au service de la seconde. Mon expérience professionnelle et humaine me sert tellement aujourd’hui que je suis certain que Dieu l’a voulu comme ça. A travers elle, Dieu a préparé mon cœur à accueillir la souffrance. A force d’avoir écouté des victimes et des auteurs – car on ne devient pas criminel facilement, souvent il y a eu des choses horribles – j’ai compris qu’il n’y a pas à craindre de ne pas savoir quoi dire à quelqu’un qui va mal. Si cette personne a besoin d’une parole et si on la trouve, c’est bien mais elle est déjà réconfortée par le fait qu’on l’écoute. Comme juge, j’avais rarement quelque chose à répondre, j’avais des questions à poser. Parfois ça me brûlait, j’avais envie de réconforter ; parfois je l’ai fait.

Est-il difficile d’être chrétien dans le milieu judiciaire ?

Non, ce n’est pas un milieu hostile. J’ai beaucoup d’amis dans la magistrature. On y trouve des gens de grande valeur, croyants ou pas. Je suis aumônier d’un groupe de magistrats et fonctionnaires du palais de justice de Paris dont je faisais partie à l’époque. Et j’accompagne une équipe de bénévoles au dépôt de la préfecture de police de Paris. Pour ces groupes, je célèbre la messe avant un temps d’échanges.

Est-ce important de garder un lien avec des personnes non croyantes ?

Un de mes « dadas » est de ne pas me laisser enfermer par les pratiquants réguliers, même s’ils ont aussi besoin de nous. J’aime célébrer des obsèques, parce qu’il s’agit le plus souvent de gens qu’on ne voit jamais. Au moment de la mort, on touche au cœur de notre foi ; la Résurrection, c’est un réel terrain d’évangélisation. Malgré un emploi du temps serré, je m’astreins aussi à prendre le temps de traîner dans le quartier, à la rencontre de gens qui ne viendront pas à moi.

Votre paroisse a organisé une réunion dans le cadre du grand débat national. Est-ce important que l’Église participe à cette réflexion ?
Père Emmanuel Tois

Cette proposition du conseil pastoral a eu un écho immédiat. Il y a une certaine sensibilité dans notre paroisse, dans la continuité de son histoire, puisque cette église est née en 1911 suite à la fondation d’une école catholique pour des enfants de tâcherons. Il y reste cet esprit très marqué par l’action catholique, par le levain dans la pâte, par une Église qui rencontre le monde et n’est pas enfermée derrière ses barrières. Ca me correspond bien.

À quarante ans, comment s’est passé le séminaire ?

Vieux célibataire, doté d’un esprit très indépendant, je pensais que ce serait difficile de me retrouver avec des jeunes et de supporter la vie communautaire. Je ne me posais aucune question sur les études parce que j’en avais fait. Et c’est le contraire qui s’est passé. J’ai des souvenirs de bon esprit, de vraies amitiés. Mais la reprise d’études a été une horrible galère, particulièrement les deux années de philosophie, durant lesquelles j’ai été tenté de renoncer. Le raisonnement est très différent de celui du droit et, avec l’âge, la mémoire n’est pas la même, l’intérêt est beaucoup plus sélectif. Heureusement il y avait l’étude de la Bible qui m’a passionné.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile à abandonner de votre vie « d’avant » ?

Mon appartement, dont je n’avais plus les moyens de rembourser l’emprunt. J’ai toujours aimé être installé chez moi à un endroit où je suis en paix. Personne ne me demandait de le vendre ni de me débarrasser des choses accumulées, des objets personnels, mais par la force des choses il a fallu. C’était peut-être une bonne chose.

Il faut du temps pour convertir un cœur d’homme en cœur de prêtre ?

Oui, et ce n’est pas fini avec l’ordination ! Dans mon cas, l’option du célibat a nécessité du temps. Je voyais ma vie de célibataire non engagé comme une période de test pour valider que vivre seul et ne pas vivre ma sexualité était possible de façon apaisée. Avec le recul, dans cette période je croyais que Dieu ne faisait rien dans ma vie et que j’avais tout à faire seul. Je n’avais pas idée que cette question pouvait être considérablement allégée par la prière.

Êtes-vous maintenant un prêtre heureux ?
Père Emmanuel Tois

Être prêtre a été au-delà de mes attentes, il y a vraiment quelque chose de « surnaturel », une grâce. J’appréhendais les nominations mais elles ont très bien correspondu à ma personnalité. J’étais très à l’aise à Notre-Dame de la Croix, dans le quartier très divers de Ménilmontant à l’est de Paris. Ici je suis curé ; ça implique des responsabilités mais c’est intéressant aussi, on impulse des choses, on donne des directions. Mes paroissiens me chouchoutent, je peux leur demander n’importe quel service, c’est extrêmement touchant. Je ne me sens pas seul.

Quel message souhaitez-vous leur faire passer pour aujourd’hui ?

J’essaie de faire comprendre à ceux auprès desquels je suis envoyé qu’on est dans le monde pour l’aider et l’aimer, pas pour s’en méfier et être en résistance. Il y a de temps en temps dans certaines communautés chrétiennes une sorte de face à face avec la société qui est une tentation de repli. C’est un phénomène généralisé des religions, ce n’est pas propre au christianisme. Il y a aussi une tentation de considérer que l’Etat, la presse, le monde en général nous sont hostiles ; mais ce n’est pas vrai. Dans ce quartier qui n’est pas très chrétien, je m’en rends bien compte.

Comment définiriez-vous l’espérance ?

Je suis très marqué par la Résurrection, c’était ma phrase d’ordination. Il y a eu dans ma vie des choses très importantes à l’occasion de décès, qui font que je crois vraiment à la vie après la mort. Mon espérance est que la mort n’est pas une frontière et qu’on passe vers un au-delà débarrassé de toute souffrance et de tout mal. Une espérance plus immédiate est que les gens cessent, par la connaissance mutuelle, d’avoir peur les uns des autres.

 

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